oh mon dieu zato m'a remuée. billet sans spoiler, lisez-le comme une reco.
Les gosses bizarres ont tout le temps de se construire un monde intérieur immense. Quand j'étais jeune, les limites de mon univers étaient bien étroites. Je passais la plupart du temps seule, à la récré, après les cours. Je ne pouvais pas me projeter dans grand-chose, dans une carrière, un impact sur le monde, puisqu'on m'en fermait la porte de partout. Mon monde s'arrêtait le plus souvent aux recoins irréguliers des pavés dans la cour, à la fascinante circularité de ses colonnes, au va-et-vient inépuisable du reflet de lumière que la lucarne de la bibliothèque projetait dans mon œil au fil des mouvements imperceptibles de ma tête. Je regardais dans le vide longuement, jusqu'à voir de toutes petites particules qui bougeaient lentement, ça ressemblait un peu aux cellules qu'on regardait au microscope, peut-être que c'était ça, que je percevais quelques cellules sur ma cornée, peut-être que c'était des molécules qui étaient si proches que je réussissais à les voir. J'avais l'impression de saisir des détails intimes du monde que nul autre ne percevait, sur moi-même, je m'étais mise en tête, à un moment, de noter tout ce que je ressentais, tout ce à quoi je pensais, avec le projet de me comprendre parfaitement, de même pouvoir me contrôler pour être toujours heureuse. Bon. Heureusement que j'ai grandi. Souvent ça fait de nous des gros cons insupportables, à s'imaginer que notre perception de tout est tellement plus profonde que tout le monde. Alors qu'en vérité on passe le plus clair de notre temps à s'imaginer être Edward Elric.
(Ok, ou Itachi Uchiwa. Période compliquée.)
ZATO parle de ces mondes intérieurs. L'univers est inhumain avec Asya. Solitaire, harcelée à l'école, échouant à être une élève parfaite à la hauteur de la petite vie parfaite que Vorkuta-5 lui offre. Elle sait qu'elle perturbe l'ordre paisible de cette ville-modèle, que chaque petite vaguelette qu'elle fait, qu'Ira fait, que Marina fait, sont des troubles à son calme immaculé. Au fond, elle en voit tous les détails, elle se les représente avec précision, et elle comprend, profondément, les règles du monde. Elle sait qu'il est parfait. Elle l'aime. Elle aime le monde d'un amour infini, et rien ne saurait l'arrêter.
ZATO parle du fait d'échouer à toutes les socialisations strictes du monde. Il parle d'échouer à être une femme ; d'échouer à ne pas se soucier trop des autres femmes, à ne pas les aimer trop, ces autres qui échouent, qui n'ont pas de valeur. Il parle de comment, quand on est légèrement en-dehors du monde, son vernis de naturel du monde s'efface, on en voit les rouages, les règles invisibles à tous, auxquelles on contrevient pourtant. Il parle des petits groupes qui se retrouvent, partageant secrètement ce savoir interdit. Il parle de l'horreur face à la raideur tranquille de ces règles : le monde n'est pas malade, il va bien, il tourne comme sur des roulettes, c'est nous qui sommes l'infection, le putride. Il parle de la noire certitude de savoir que, où que l'on aille, on est celle qui distord le monde autour de nous.
ZATO parle de folie, ZATO beaucoup de la folie. ZATO parle de la honte de la folie, de la marque indélébile qu'elle appose. ZATO parle aussi de la folie comme une conséquence logique face à ce monde froid et violent.
ZATO parle de continuer à aimer. Un amour pour tout, pour le monde en lui-même, mais ce n'est pas un amour christique qui blanchit : c'est un amour égoïste, c'est un amour par essence putride, qui infecte un monde constitué de règles froides.
Mais je ne veux pas vous faire croire avec mon post que ZATO est juste une métaphore un peu élégante. Au moment où l'histoire bascule, j'ai eu le souffle coupé pendant de longues minutes. C'est ce sentiment si unique des grands moments de science-fiction : celui d'être dans un coin de laboratoire vide mal éclairé, dans le sous-sol d'un complexe industriel, ou dans un appartement miteux, avec la bouilloire qui siffle, et, dans ce silence modeste, de sentir qu'on est au bord d'un gouffre sans fond. Celui d'une règle du monde qui nous dépasse infiniment, et qui est sur le point de nous balayer.
c'est presque de l'horreur cosmique mais genre face à l'hétérosexualité
ZATO est un visuel de 7-8 heures, disponible gratuitement sur itch.io ou Steam.