1 - le désir féminin
Lara cherche l'amour. Au-dessus de la ville plane une immense chose grise et oblongue.
Lara s'approche de l'objet de son désir, la chose se fait acérée comme un poignard puis ouvre la gueule - déployant une impressionnante rangée de dants qui fond sur le pauvre prétendant et dévore son coeur.
Barbara Creed a argumenté que l'horreur était hantée par le féminin monstrueux - le désir féminin étant représenté par des couteaux perçants, des canines vampiriques ou des rangées de dents s'ouvrant comme une vagina dentata, menaçant l'homme d'une dévoration, d'un retour à l'indifférenciation, s'il n'est pas proprement maîtrisé. Et le couteau-bouche béante de Lara aurait sa place directe dans les illustrations du livre, entre la gueule finement dentelée de l'Alien et la figure du tueur de Psychose.
Lara est confrontée à la façon dont son désir est perçu dans un monde nouveau. Elle quitte une société patriarcale traditionnelle, où son désir était canalisé dans un script amoureux préétabli qui prolongera le peuple de façon endogame, pour découvrir un monde où celui-ci a libre cours de s'exprimer. Pourtant, s'il est formellement libre, il est désormais violemment réprimé, peint comme un danger qu'elle doit elle-même apprendre à haïr. Goodbye, Lara est le récit d'une femme qui fait fasse à la monstrification de son désir - un désir, qui plus est, lesbien.
2 - l'épopée
Lara est une sirène, la princesse du Royaume. En tant que telle, elle doit perpétuer la Lumière, celle qui donne vie à tous ses êtres, sans quoi ses semblables s'effaceront petit à petit avant de redevenir écume. Et pour cela, elle doit trouver l'amour.
Goodbye, Lara problématise le genre de l'épopée - de l'Odyssée à Faulkner, pour prolonger le royaume, maintenir la société, il faut prolonger la lignée. La structure sociale dépend de la structure familiale, du mariage endogame, de la reproduction hétérosexuelle - menacé par la capture des femmes par l'ennemi, qu'il soit troyen ou non-blanc. Ou par la séduction de celles-ci, attirées par le monde des hommes, comme dans La Petite Sirène.
Et Lara, comme tant avant elles, trahit. Elle veut partir chez les humains. Elle veut aimer. L'anime problématise le genre de l'épopée - la persistance du poids de la matrice hétérosexuelle, de la prolongation de la famille et de la communauté.
C'est là que Goodbye Lara offre un de ses commentaires les plus émouvants. (Légers spoilers pour ce paragraphe.) Sa tante en a fait les frais. Elle a goûté à l'humanité, à l'amour, à la malédiction, au sang de son aimé. Paria chez les hommes comme chez les sirènes, elle offre aux jeunes filles le poison du désir. La figure d'Ursula est réinterprétée avec une douceur très touchante : elle est une victime au croisement des misogynies passées et présentes, figure sombre qui refuse de disparaître, non parce qu'elle veut détruire mais par amour, parce qu'elle sait que le Royaume repose sur la destruction méthodique de la subjectivité des jeunes filles, et que si elle n'a que du poison à leur offrir, c'est le poison d'une lourde vérité.
3 - le monde moderne
J'ai toujours un peu de doutes face aux histoires d'un queer sauvé par le monde moderne d'une société régressive où son désir ne peut exister - un trope répété en boucle pour cimenter un homonationalisme dévorant nos représentations. Cela dit, il faut aussi noter comme ces oppositions tradition / modernité - le programme radio Kimi no na wa (Your Name) marquant en 1954 le Japon du récit d'une jeune femme fuyant (après de longues péripéties) un mariage arrangé pour l'amour croisé au détour d'un pont. Dans les deux cas, pour que la libération par l'entrée dans le monde moderne soit complète, il faut impérativement effacer la douleur d'avoir du quitter la communauté, soit par un passé exclusivement traumatique dans les représentations homonationalistes, ou par une épopée effaçant les potentielles accusations de trahison dans Kimi no na wa. (1)
C'est là que Goodbye, Lara fait différemment. Ici, la trahison de Lara, celle de choisir le monde des humains, condamne réellement son peuple à la disparition. La terreur de trahir les siens en choisissant la queerness, terreur qui s'immisce dans le show et prend à la gorge, terreur qui a laissé ses traces sur les gorges de nombreux d'entre nous gosses d'immigrés.
Il peut sembler conservateur, voire cruel de montrer le lesbianisme de Lara comme laissant mourir son propre peuple, mais c'est aussi peut-être précisément la force de l'anime : les pressions qui pèsent sur Lara, celle de son désir dévorant, celle de la trahison des siens, elles ne sont pas métaphoriques, elles sont réelles, elles arrachent des coeurs battants et laissent des êtres se dissoudre en une flaque d'écume. Elles sont tout aussi réelles pour nous dans la vraie vie. Goodbye Lara refuse précisément d'effacer la douleur que l'homonationalisme a besoin de laver.
Le passage du monde des sirènes à celui des humains se double d'une transformation physique douloureuse, qui laisse Lara chancelante, devant apprendre à nouveau chaque mouvement, et toujours au bord du néant si elle ne se procure pas des fioles (sic) d'un produit mystérieux. L'anime regorge d'une grammaire de métaphores si riches pour évoquer les tiraillements queers face aux frontières intérieures et extérieures et il m'a tellement remuée au long de ses 12 épisodes !
Goodbye, Lara aurait du être un anime pour les transbiennes non-blanches. Mais bon Dieu comme il les laisse tomber.
(SPOILERS)
4 - ça pue la merde
Le poignard de Lara poignarde Mari, Lara plonge dans la gueule de son propre couteau, elle y sauve Mari, Mari ressuscite. Lara décide de briser le cycle funeste en abandonnant l'idée d'un grand amour. Les sirènes sont sauvées. Lara part. A Mari, sur le quai de la gare, elle dit en conclusion qu'elle peut maintenant tenir debout, seule.
Le dernier épisode du show offre une représentation fabuleuse du désir lesbien comme plongée dans sa propre féminité dévorante comme confrontation avec tout ce qu'on nous a appris à craindre à propos de nous-même comme gemme qu'on récupère en abandonnant ses contours. Mais cette plongée ne sert qu'à arracher Mari à l'indifférenciation et à la replacer dans la société moderne où elle saura reprendre forme nette. L'amour de Lara reste, au final, un danger pour Mari, l'anime réaffirme tout ce qu'il a fait mine de critiquer, et la solution vient d'une indépendance forcée par - une indépendance qui ne peut prendre la forme que d'une rupture de tous les liens communautaires et d'une solitude.
Et c'est la deuxième déchirure, onze épisodes à l'entrevoir, peut-être que Lara réussira à construire un propos intéressant sur la question de la communauté, à sortir de l'opposition entre communauté étouffante et individualisme libérateur, à parler de lesbianisme et de reconstruction de liens d'appartenance hors de la structure nucléaire et hétéro, ou même au-delà d'une forme de couple et non ! Pour être une femme indépendante il faut être seule ! Lâcher tous les liens de dépendance et de dette construits dans la chair avec celles qui t'ont aimée ! La douleur de la trahison est mise en scène de manières riches et intéressantes pour au final se faire simplement écarter par un tour de passe-passe ! La fin de l'anime offre une résolution magique à tous les problèmes jusque-là savamment posés, pour retomber dans une image libérale de la femme seule et indépendante. Et celle-ci repose sur la négation du désir lesbien.
Takushi Koide avait déclaré vouloir s'éloigner des tropes du yuri. Comme le dit très bien twitter user brdmoedr en se remémorant cette interview après avoir vu le dernier épisode : mais il est stupide ?
Dans le yuri comme partout, il n'y a qu'aux lesbiennes qu'on refuse systématiquement de finir en couple parce qu'il faut "briser les clichés", clichés de couples lesbiens dont on aimerait qu'ils aient eu jamais le temps d'exister. Peut-être parce que dans le désir lesbien il y a la volonté dévorante de former des liens nouveaux, qui nient toute logique de vérité et de construction nationale pour plonger dans l'abysse noir que représente le désir féminin.
Pour plonger dans la chair.
(1) Un point qu'il faudrait plus argumenter, mais c'est un peu long pour ce billet de blog.