“Steve estime qu’on ne peut souhaiter la déchéance subjective. Moi, cependant, je dirais qu’on ne peut que la vouloir.” Mark Fisher, Politiques dés-identitaires.
A ce moment-là, mon taff commençait à avoir de l’écho. Pas là où je l’attendais, mais c’était sur un projet un peu osé, et ça faisait du bien.
Et tu me disais, y avait eu ce truc à la fête de l’Huma ?
Ouais, la fête de l’Huma.
En fait, c’était une série de moments un peu merdiques, genre, un peu tout à la suite, en septembre l’année dernière. Et c’est une période où j’ai vraiment bien hésité à tout lâcher. Le premier, c’était mi-septembre, à la Fête de l’Huma. Ils avaient bricolé un petit plateau pour leur chaîne Twitch, dans les coulisses de la grande scène, y avait un segment sur les femmes qui militent sur Internet ou un truc du genre, et on m’avait proposé d’y passer avec 3-4 meufs. Du coup on se cale, le mec de l’Huma est super-sympa, il nous accueille, il nous présente, le plateau commence. Et il nous pose une première question sur l’affaire Pélicot. Est-ce que cette affaire qui explose, c’est pas une bonne chose, une avancée sur les violences sexuelles, on sensibilise sur la soumission chimique, tout ça.
Et là je panique un peu. Je m’étais préparée aux questions traditionnelles, c’est quoi être une meuf trans en ligne, le harcèlement, les trucs du genre. Mais, sur l’affaire Pélicot, pas vraiment. Je commence à réfléchir, y avait des choses importantes à dire à partir d’un point de vue anti-carcéral sur le sujet, ça faisait quelques semaines que les milieux féministes étaient à fond dans de grandes célébrations du système de justice, comme s’il était sur le point de devenir le grand allié des Femmes, et ça me triturait depuis le début du procès.
Bref, les autres meufs sur le plateau commencent à prendre la parole. Et déjà je vois qu’elles sont aussi surprises et pas trop préparées à la question, elles bricolent quelques phrases un peu vagues sur le fait que c’est quand même une sacrée avancée et que ça fait plaisir. Et, je les connais un peu, elles avaient toutes des histoires et des positions assez différentes sur les questions carcérales, mais tout ce qui ressortait c’était un gloubi-boulga de positivité et de oui, les choses avancent, tout va bien aller. On me passe le micro, je bafouille une petite variation de “oui c’est une bonne chose vraiment”, tout le monde approuve ma contribution, et on passe à la suite.
Et là, je comprends que ce qu’on attend de nous, c’est pas des réflexions, c’est pas de la nuance, je me suis toujours stressée de ouf parce que je me suis toujours dit que pour faire ma place sur Youtube il fallait que je sois la plus précise, que j’apporte les réflexions les plus deep et à l’avant-garde. Mais c’est pas ça qu’on veut de toi.
Qu’on soit clair tout ça c’est pas du tout une critique contre les autres meufs, c’est toutes des meufs que j’écoute parce que justement elles sont grave intéressantes et c’est pour ça qu’elles sont à la place où elles sont. Mais là, sur le plateau, on attendait pas de nous de réfléchir, on était là pour être une présence rassurante pour le viewer. Et puis surtout, comment dire ça, t’es là pour les rendre passifs. T’es pas là pour dire que faut faire attention, les choses iront pas forcément dans le bon sens, nos luttes peuvent être récupérées, faut rester mobilisés. T’es là pour sourire à la caméra et murmurer “Tout va bien. Les choses avancent. Restez bien vissé sur votre fauteuil, devant votre écran, la révolution arrive, juste après ça”.
soupir J’ai besoin d’une clope.
Quelques … je crois que c’est quelques jours plus tard, y a une Youtubeuse qui sort une vidéo. lève les yeux Oui ? Mais bien sur que je vais pas fumer ici ! Je viens de me faire refaire le nez, vous croyez que je vais m’allumer une clope ? J’ai une gueule à vouloir choper une nécrose ?
Pfff.
enlève les lunettes Nouveau nez. T’aimes bien ?
Du coup. Ouais, je venais de sortir ma vidéo sur l’orientalisme. Et là, quelques jours après, y a une youtubeuse de gauche qui sort une vidéo, je veux pas lui en rajouter une couche sincèrement jouez pas à chercher de qui je parle, mais dans sa vidéo, elle refait littéralement point par point tous les éléments de vue orientaliste que je dénonce dans la mienne. Seulement, au passage dans sa vidéo, y a un peu la moitié du Youtube de gauche qui passe en feat. Et, genre, je réalise que tout ce petit monde est absolument aveugle à des grands discours de pur touriste colonial et de white guilt et pose fièrement en fond.
Bon, par contre après, j’avoue, j’ai été conne. J’étais en bad mais genre, bad, en plus je la vois afficher les gens qui lui disent qu’elle est à fond dans l’orientalisme pour se foutre d’eux, je finis par lui envoyer un gros message privé vénère pour lui dire qu’elle fait de la merde. Un ou deux jours plus tard, elle me demande si on peut s’appeler. Je lui ai jamais répondu.
Et, si tu vois ça, je suis désolée. En vrai c’est grave merdique de mettre mal d’autres meufs qui essaient d’exister sur internet, même si elles font des trucs un peu cons, et de jamais assumer les conséquences, et je suis sincèrement désolée de jamais avoir répondu.
Pour revenir à l’histoire, j’ai pas réussi à répondre parce que, entre le moment où j’ai envoyé le message et celui où elle m’a répondu, j’ai reçu un mail.
… Putain, viens on sort.
C’est un mail de Bolchegeek. En mai, on devait être invités à une table ronde en ligne sur les méchants de jeu vidéo, avec une troisième personne, je lae nomme pas pour pas qu’on l’emmerde. Bref, personne était dispo, la table ronde a été repoussée à la rentrée, mais j’avais lu le bouquin de Bolchegeek pour potasser. En juin, y a les éléctions, j’écris une vidéo sur la Fascination du Fascisme, et il est l’exemple parfait pour un point dans une des sous-parties. En plus, c’est une vidéo qui parle de l’analyse de la culture, il est une des plus grosses voix dans l’analyse culturelle à gauche en France, c’est pertinent de commenter son travail.
Bref, je sors la vidéo, elle marche bien, en septembre, les orgas nous recontactent pour la table ronde, et il répond dans la conversation qu’il refuse de parler avec moi, suite à des attaques personnelles que j’aurais lancée sur le sérieux de son travail. Pfff. Je sais même pas quoi dire.
En vrai, après, c’est classique. Ils parlent pas de cancel culture mais au fond ils pensent juste exactement pareil. Tout le monde est terrifié de pouvoir être qualifié de miso ou de raciste, ils tremblent tous pour leur petit siège, alors dès que tu lances une critique sur ces sujets-là, ils montent dans leur grande tour d’ivoire pour crier qu’ils ont rien fait et qu’il y a cette vidéo et celle-là où ils parlent de féminisme et d’antiracisme. C’est bizarre au début, tu lances une critique de fond, une critique théorique, et ils hurlent à l’attaque personnelle. Mais d’une, c’est parce qu’ils voient ça comme une atteinte à leur personne, il sont convaincus que tu essaies de leur voler leur place, que t’es juste une jalouse, ils voient pas que tu fais un argument politique. Et, derrière, ça trahit comme ils voient le féminisme ou l’antiracisme comme des affaires privées, des questions de déconstruction.
Mais je veux pas que leur peur d’être cancel ça devienne une bonne excuse : la conséquence de tout ça qu’ils étouffent la moindre discussion un peu approfondie sur le patriarcat ou le suprémacisme blanc. Alors que putain, comment ces dominations elles s’articulent c’est un des sujets les plus complexes et les plus importants à discuter et à approfondir aujourd’hui. Mais non, tout ce qui mérite d’être théorisé, c’est la lutte des classes ; le reste, c’est une affaire de moeurs.
T’sais, au bout d’un moment, y a une parano qui s’installe. Tu fais tes vidéos dans ton coin, tu les postes dans le vide, tu gagnes pas grand-chose et c’est un peu aléatoire, et tu sais jamais si un jour tu seras contactée pour dire hey, viens bosser sur un truc fixe, viens ça va stabiliser tes revenus, tu sais pas qui te regarde, à qui il faut parler, ce qu’il faut faire pour que ça tombe. Et puis là, y a tel et tel mec du milieu qui a décidé que tes critiques c’étaient des attaques perso, et tu sais pas quelles portes ça te ferme. En fond, peu à peu tu réalises que t’es la meuf trans du milieu, en plus on commence à comprendre que la meuf trans est pas full blanche. Tu réalises que le reste du milieu il est pas comme toi. Il défile derrière des trucs qui te choquent. Et tu réalises qu’au moment où tu ouvres ta gueule tu serais vue comme la meuf qui casse l’ambiance. Qui pète le petit cocon de positivité sur le plateau. Qui ose attaquer personnellement le daron du milieu sur le sérieux de son travail. Peu à peu, tu réalises que les quelques échos se transforment en un silence, un silence de plus en plus sourd.
Tu me diras, je peux continuer des trucs dans mon coin, qu’est-ce que j’en à foutre de pas passer sur le plateau de Ca ira! ou de pas avoir mon petit décor chez Blast. T’sais ils me feraient un décor avec un gros néon “Travelo !” au fond, j’avoue ça me va de m’en passer. Mais en vrai, bah, ça veut aussi dire faire une croix sur tous les trucs avec un revenu un peu fixe, et rester dans la full précarité. Je savais déjà que ça irait jamais plus loin côté jeu vidéo, trois mois plus tôt j’avais ouvert ma gueule sur un patron et j’avais entendu toutes les portes wiiion se fermer, y avait plusieurs rédacs qui s’étaient senties obligées de faire un message officiel sur leur discord pour condamner mes propos. C’est là que j’ai décidé d’arrêter de parler de jeu vidéo, en tout cas de prendre le virage et de diversifier mes sujets. Déjà tous mes efforts ont tellement peu fait bouger le discourse dans le milieu, mes takes sur le jeu vidéo avaient plus d’écho dans les milieux du cinéma ou des études littéraires que le JV, je perçais 5x plus dès que je parlais d’autre chose, et là c’était devenu clair que le milieu a toujours été une putain d’impasse. Mais en fait, c’était la même chose en dehors aussi.
Bon viens, on se taille.
J’en étais où ?
Euh, Bolchegeek qui se place en victime parce que t’as critiqué de son taff et qui te dégage d’un truc là.
Oui, bon. J’ai pas grand-chose à dire de plus sur lui. Deux mois plus tard il sort une nouvelle vidéo et il ressert exactement la même soupe, il parle de The Boys et se fout des droitards fans de Homelander, le super-héros blond américain patriote qui est en fait un gros connard, il se fout de ses fans parce qu’ils ont pas compris que c’était lui le méchant de la série. C’est toujours la même chose et ça sert à RIEN, pendant qu’à gauche on rigole dans notre barbe parce qu’on a mieux compris que Homelander c’est le méchant, les droitards ils ont gagné un symbole fort. Waouw, une masculinité blanche surpuissante, souriante, et complètement aveugle aux violences qu’elle déchaîne, ouh ça doit les piquer comme représentation. Genre, à quoi ça sert d’avoir tout un appareil interprétatif s’il pousse juste à créer des oeuvres qui créent plus de fachos.
Et, comme d’hab, le problème de fond c’est qu’on considère pas le féminisme ou le racisme comme des dimensions politiques, on prend pas en compte comment via la masculinité et la blanchité des mecs s’identifient à Homelander.
Mais, bref. Jveux pas qu’on aie l’impression que je suis juste là pour en remettre une couche sur Bolchegeek, au contraire il fait juste la même chose que tout le monde. Genre, tiens, on en est à quoi, trois saisons de Pacôme Thiellement ? Une des premières vidéos que j’ai vues de lui c’était celle où il parle de Nosferatu et de Metropolis, il explique deux histoires où la population se révolte contre un vilain parasite suceur de sang avec un nez bien crochu. Il mentionne jamais l’antisémitisme des films, et pourtant ça a été dit qu’ils étaient antisémites, non, son angle c’est que les deux oeuvres sont très bien parce qu’elles montrent que le peuple, en vrai, il a toujours détesté parasites profiteurs au nez crochu, et que l’histoire va se répéter aujourd’hui pour dégager … Eric Zemmour. Ouais c’est vraiment ça sa putain de take.
Toujours le même process : on considère pas la dimension politique de l’anti-sémitisme. Et c’est un peu un problème, quand t’es devant le meilleur exemple de comment l’antisémitisme, c’est une porte ouverte pour faire dévier la lutte, transformer la colère ouvrière en une théorie du complot contre les vampires. avec un nez crochu. qui résoudra jamais les problèmes des ouvriers. Et derrière, même la lutte des classes elle s’est effacée, on se demande pas pourquoi luttent les gens, est-ce qu’on a vraiment une révolte qui va faire tomber le capitalisme comme système, ou est-ce qu’on est face à un mouvement de masse mené par des bourgeois contre les autres bourgeois qu’ils aiment pas, un mouvement de masse … au mieux, qui échouera, au pire, fasciste. Non, le peuple a raison. Le seul axe d’analyse c’est la lutte … du peuple, plutôt une haine des puissants, un vague populisme.
C’est systématique chez Pacôme, mais c’est un peu la règle du Youtube de gauche aujourd’hui : toutes les questions de féminisme, de racisme, de queerness, ça passe au second plan, enfin on en parle quand ça fait sourire parce qu’y a une femme ou un queer qui réussit, on est des alliés hein, mais dès que c’est un peu adverse, dès que ça demande à remettre en question des oeuvres qu’on aime bien, ça dégage. Il faut surtout pas que le viewer puisse se sentir coupable. Coupable d’avoir aimé un truc un peu problématique, d’avoir pensé des trucs un peu de travers dans le passé, d’avoir fait du mal à des femmes ou à des personnes marginalisées. Non, faut que ce soit accueillant, faut chérir notre viewer, ce qui plaît au viewer c’est qu’on lui confirme que son oeuvre fav est secrètement de gauche ! Et c’est ça qui marche, ça fait des millions de vues, mais en attendant on est devenu un VRP pour l’industrie culturelle, en lui offrant gratos un vernis gauchiste et une pipe, en laissant toutes les portes ouvertes au monde aux détournement fascistes. Mais on a des vues. Ca ça va faire gagner la gauche. En 2027.
Et ça, une fois de plus, c’est pas que Pacôme - ça décrit très bien tout Blast, et une bonne partie des médias “de gauche” en ligne. Ils nous offrent constamment un petit monde rassurant où on ne se sent jamais coupables, on est perpétuellement victimes, victimes d’un système qui nous bouffe, y a toujours un nouveau scandale à dénoncer, toujours une nouvelle magouille à révéler au grand jour. Il faut pas aliéner qui que ce soit, du Gilet Jaune qui a viré un peu complotiste racelard sur le COVID au petit patron, au sociétaire de SCOP de gauche qui fait enchaîner des CDDs à ses employés précaires. On cadre tout sur la haine des Grands Patrons, des Puissants qui nous manipulent, des marques qui nous rongent le cerveau, un complot sans limites. Et y a des gens que j’admire chez Blast et dont le travail individuel est carré, mais ils sont obligés de se ranger dans cette ligne, de tout cadrer sur les grands qui nous manipulent. Même plus de lutte des classes, ne reste qu’un truc vague, il ne reste plus que la Lutte, la Lutte des Peuples, une vague image intemporelle de la Lutte et des Peuples, qui a toujours été là, qui le sera toujours. Le populisme 2.0 taillé pour l’algo. On ne sait même plus vraiment ce qu’il faut faire, mais ce qui compte, c’est d’être révolté. Si seulement tout le monde était révolté, comme moi. Si seulement tout le monde regardait Blast.
C’est drôle, on peut les avoir à leur propre jeu - tu peux me passer le Fisher ste plait chat. Ouais le gros pavé là. Bon, si vous voyez pas Mark Fisher c’est un des mecs pionniers à s’être dit “on va faire de la critique culturelle de gauche sur internet”, c’est vraiment le mec que tout le monde bande, même moi un peu j’avoue, mais bon moi au moins jl’ai lu. Et Fisher, bon, déjà il fustige contre cette tendance des mouvements à vouloir ratisser tellement large que finalement ils diluent toujours le moindre message politique, on se retrouve avec une idée de la lutte tellement vague, c’est des “indignations avec lesquelles personne ne peut être en désaccord”. Alors oui, ça rassemble … mais on change rien.
Mais, surtout - ah, voilà, il souligne que, ainsi, “dans le modèle populiste de gauche, les masses ne peuvent apparaître que comme des dupes, trompées par les mensonges de l’élite, mais disposées au changement pour peu qu’on leur révèle la vérité” (ah si seulement tout le monde regardait le youtube de gauche !). Sauf que la vérité est que “les masses ne se font pas beaucoup d’illusions sur l’élite dirigeante” y a pas besoin de leur expliquer ça hein. “Ce qu’il faut, ce n’est pas un surplus de preuves empiriques des malversations de la classe dominante, mais la conviction, chez les subordonnés, que ce qu’ils disent ou pensent à du poids ; que ce sont eux les seuls agents effectifs du changement.”
Et jsuis d’accord que ça doit être ça notre question, comment on permet aux gens de voir qu’il peuvent agir ? Et la réponse elle est sous nos yeux. Sauf que, le féminisme, l’anticolonialisme, l’antivalidisme, l’antipsy et même le marxisme, tout le monde finit par considérer ça comme des putains de distractions, en tout cas des sujets un peu abstraits qui viennent un peu trop compliquer les choses, et pas comme ce qu’ils sont : des putains de bons outils pour agir, depuis le début ça a toujours été des outils FAITS pour agir.
Je sais pas, prends le pire exemple, le plus woke, l’abolition de la famille, j’ai troop longtemps vu ça comme une lubie gauchiste un peu abstraite, alors que c’est un truc pour maintenant. La famille c’est un lieu de violence où on apprend à être à notre place sur les échelles de classe, de race ; à devoir trouver un job, à fermer sa gueule devant l’autorité adulte, masculine, à être cis hétéro. Toutes nos solidarités elles sont restreintes à ce petit cercle, ça nous apprend à avoir peur de l’extérieur, parce qu’on nous aidera pas, à avoir peur de ce qui est hors de la nation comme de ce qui est hors de la famille. Et si tu brises ces règles t’es à la rue. Construire des solidarités hors du cadre familial, ça permet là maintenant à des gens de se construire sans avoir à rentrer dans ces rangs-là, ils savent qu’autre chose peut exister, ils sont ancrés là-dedans, ils sont prêts à lutter pour le faire exister. Le féminisme, l’antivalidisme, l’anticolonialisme, c’est des outils pour aujourd’hui. Même juste le marxisme, le vrai marxisme vénère, j’ai vu des camas du jeu vidéo passer des années à être perdus et immobilisés par les grandes tirades de petits patrons de gauche sur on lutte ensemble alors faites votre boulot, et c’est comprendre que leurs intérêts étaient opposés à ceux de leur supérieur qui leur a permis de se réunir, de s’organiser, de faire bouger les lignes. Le syndicat, il permet là maintenant de reconstruire un peu du pouvoir des travailleurs qu’on aimerait regagner. Tous ces trucs un peu relous, un peu théoriques ils servent à reconstruire maintenant de nouvelles relations sociales, des lieux où on peut rêver d’autre chose que du capitalisme, qui nous permettent de lutter.
Au contraire, les trucs comme l’anti-sémitisme, les outils de l’extrême-droite, ils marchent en enlevant aux gens leur capacité d’agir. Ils prennent les tentatives de comprendre le capitalisme et de s’organiser contre lui, et ils transforment ça en une haine d’une petite élite qui contrôlerait tout, contre laquelle on ne peut rien faire. Ils nous enferment dans une anxiété constante et diffuse, qui est partout et nulle part. Ils nous enferment dans la passivité.
C’est comme ça que marche Fox News et tous les médias réacs : les grandes déclarations se succèdent sans arrêt, tout le monde dénonce, il y a toujours un nouveau scandale, toujours une nouvelle menace qui gronde à la porte. Et quand tu écoutes plus de 5 minutes tu réalises que tout se contredit dans tous les sens, mais c’est pas grave, c’est même ça le but. Faut que les gens soient confus, faut que les gens soient incapables de se former une image de comment ils sont dominés, faut les entretenir dans une angoisse omniprésente. Le but, c’est la paralysie.
Et au milieu de ce schéma il y a un grand trou. Il faut un coupable. On peut y mettre n’importe qui, les patrons, les riches, les juifs, les islamistes, les trans, les wokes.
T’en as encore pour longtemps ? Non non ce point-là et c’est fini promis. Ok ok tarde pas
Le truc c’est qu’un beau jour quelqu’un à gauche a vu que ça marchait quand même sacrément bien comme formule, et on s’est dit que si nous on faisait pareil les gens cliqueront sur NOS vidéos et verront NOTRE contenu gauchiste. On a repris le populisme, la dénonciation constante, le même schéma. Et on essaie de faire des grands patrons les coupables, mais sur cette haine-là on est quand même sacrément impuissants. La droite, eux, ils y mettent toujours une cible affaiblie, une cible qu’ils pourront faire souffrir. Ils offrent à leurs viewers quelque chose que nous on leur offrira jamais : le goût du sang. Un petit arrière-gout de la domination. Et à ce petit jeu-là, nous on offrira toujours une version castrée du récit de la droite. Il faut qu’on invente un autre récit.
En attendant d’être récupérés, tout ce qu’on aura fait, c’est enfermer les viewers dans la passivité. Y a besoin d’une compréhension structurelle des dominations, y a besoin que les gens s’en fassent une image claire, parce qu’une théorie solide c’est ce qui nous permet d’agir. Au lieu de ça on fait de l’opportunisme à longueur de journée, on démonte brique par brique cette compréhension, pour faire du clic. 10 putains d’années du “succès” de Breadtube et tout ce qu’on a réussi à créer c’est une gauche rongée par l’électoralisme, faut qu’on commence à prendre les leçons. Dfaçon t’as plus qu’à attendre, sur les miniatures tous les jours on voit l’Elysée brûler, Macron démissionner, t’as même plus à te lever de ta chaise, t’as juste à t’abonner et à mettre la cloche, peut-être que demain la prochaine vidéo t’annoncera que c’est bon, la révolution a eu lieu, elle a été streamée en direct.
ouais, du coup à gauche faut qu’on soit plus responsables sur tout ça
OUI. A gauche, on peut pas faire miroir des récits de la droite. On a un travail plus compliqué et faut l’assumer ptn. On doit montrer aux gens qu’ils ont du pouvoir. Oui ça veut dire qu’y a de la culpabilité. Ouais. Qu’on en a pas fait assez à certains moments. Hm hmm. Mais faut passer par là, et c’est douloureux, pour sortir de la passivité, pour voir qu’on peut agir, qu’on peut transformer nos relations, qu’on peut se transformer nous-mêmes -
Ok ok je vois le truc. Mais du coup tu parles que de Youtube, t’en penses quoi des streamers politiques ?
Des ?
Des streameurs de gauche ? De la gauche Twitch ?
Oh putain … la gauche Twitch.
Je crois que j’ai plus grand-chose à dire sur la gauche Twitch. Euh … ouais.
retour à la bagnole
De toute façon, sur Twitch, sur Youtube, tout le monde fait de l’identity politics. Le coup de génie des vidéos essayistes à la Bolche, Pacome ou quoi, ça a été de faire passer de l’identity politic derrière une façade d’analyse de la culture. Le but des vidéos c’est de rassurer le viewer, qui peut se faire un petit canon d’oeuvres bien certifiées de gauche, peu à peu on construit une masculinité “geek” de gauche, tu mets les posters sur tes murs, tu en parles en soirée, les gens te reconnaissent à ça, ça devient ton identité. Et de la même façon, y a la masculinité cinéphile de gauche, et tout et tout, ptêtre qu’on a contribué à l’identité transfem nerd de gauche jsais pas. Et je dis pas ça comme si on révélait un complot, je décris juste le fonctionnement, et j’avoue même que ça a un côté sacrément puissant : ça réunit les gens autour de refs communes, ça crée une culture partagée, je parle de gens qui ont participé à créer une génération de geeks de gauche avec leurs Funko Pop! dans le salon, et même s’ils sont vaguement cringe et qu’ils cassent un peu les couilles avec Hollow Knight y a un truc fort à ça.
Mais derrière, qu’est-ce que ça produit ? Être de gauche ça devient une identité, c’est une question d’avoir les bons goûts, de consommer les bons produits culturels. C’est ok quand ces identités elles sont liées à des orgas, à des mouvements de luttes, en tout cas à des pratiques, des trucs qu’on fait dans la vraie vie ; mais maintenant on les attache à des influenceurs, on les attache à des brands. On est, précisément, en train de participer à la captation néolibérale de ces luttes : elles sont transformées en une série d’opinions sur le grand marché des idées, qu’on arbore fièrement pour se distinguer. On se moque des broderies ACAB gnagna ça marchandise la lutte, mais en attendant elles se réfèrent à des pratiques concrètes, plus concrète qu’avoir un poster Arcane avec deux fliquettes dans ta chambre.
Pourtant, de base, y a un truc puissant à ce qu’on puisse plus éviter l’identité. Avant, les “intellectuels” pouvaient se cacher derrière une position d’autorité, invisible, les illuminés qui étaient là pour guider le mouvement ; aujourd’hui sur internet on est quasi-obligés d’incarner notre parole, on est obligés d’assumer qui on est, d’où on parle, et ça permet aux gens d’avoir un peu plus de prise sur ton discours et la merde que tu peux dire.
Seulement, au passage, on a aussi appris une manière très précise de façonner nos identités : on a appris à se brander. On a appris à réduire nos identités à 2-3 traits distinctifs, instantanément reconnaissables, partageables, de quoi créer un sentiment de communauté. Alors que la formation humaine de l’identité est un processus extrêmement complexe - nous sommes constamment tiraillés entre la volonté de nous conformer à un stéréotype, et l’aliénation que l’on ressent à se limiter à celui-ci. Le vrai “moi” serait plus toujours à cheval entre plusieurs personnalités, une vérité impossible à incarner dans notre réalité moderne - Bref, à partir du moment où t’as réduit l’identité à ce petit truc fixe, tu en as fait quelque chose de marchandable, tu l’as transformé en une fin en soi. C’est un logo que les gens peuvent arborer sur un t-shirt et se dire qu’avec ça le monde va changer ; ils peuvent retourner à la passivité. Pour les pousser à agir, faut les pousser à se transformer.
Bref. Et ça, ça empoisonne profondément le discours. Tout est traité comme une identité, c’est quand la dernière fois que t’as entendu “bourgeois” balancé autrement comme une insulte contre un random de qui on savait rien ? La dernière fois que sur internet t’as entendu “moi jsuis un fier prolo” autre part que dans la bouche d’un ex-soralien ou d’un littéral patron qui essaie de couvrir sa merde ? On vide les termes de leur sens politique, tout est juste là pour décrire deux-trois codes culturels qu’on essaie de faire passer comme l’identité qui va gagner, tout le monde cherche juste la position auquel le plus de gens s’identifieront, même si c’est une belle formule pour couvrir le fait d’être une sale merde, surtout si c’est une belle formule qui permet de couvrir le fait d’être une sale merde.
C’est Toscano jcrois qui écrit que l’extrême-droite essaie de récupérer les voix prolétaires en les défendant, mais en les défendant comme une “identité ouvrière” déjà-là, à défendre, et qu’à gauche on a trop copié ce fonctionnement. Et c’est pas que Ruffin et Roussel avec leur saucisse-pinard qui le font. Ca s’est inscrit dans nos schémas de pensée, avec les logiques de branding omniprésentes, juste avec un vernis coolos.
Et là-dedans, sur Youtube, les oeuvres qu’on analyse sont privées de toute profondeur, c’est un contenu, un support comme un autre pour l’identification. Aucune oeuvre n’est univoque, elles sont traversées de contradictions, les mêmes contradictions qui définissent notre société, et c’est notre travail de voir si elles tentent de les lisser, de les cacher, ou au contraire de les aiguiser. Les streamers, c’est pareil, sauf qu’ils peuvent même se passer des films ; c’est consommer leur contenu qui devient en soit le support à l’identification. T’as plus lutté en matant le stream de (REDACTED) qu’en allant en réu syndicale.
Jsuis aigrie mais c’est dur de pas accumuler quand dès que tu émets la moindre critique on a 100 cassos qui te tombent dessus pour te dire “mais est-ce que toi tu as réuni 10 000 personnes derrière ton contenu”. Mais le problème c’est que c’est que c’est le SEUL BUT, amasser plus de follows, qui prouveront que t’as fait le taff, plutôt que de réfléchir à si t’as donné aux gens les moyens de se bouger. On retombe pile sur le vieux rôle de la classe intellectuelle petite-bourgeoise : justifier notre existence, répéter qu’on a besoin de nous pour éclairer la foule, quitte à empêcher le monde d’avancer, ça risquerait de prouver qu’il se débrouille très bien tout seul.
A partir du moment où les gens se sentent plus militants en consommant notre contenu qu’en allant en manif, on est des putains de parasites. Et tout l’appareil des réseaux sociaux est fait pour nous mettre dans ce rôle. Faut qu’on reste perpétuellement conscient de cette tendance-là. Faut qu’on apprenne à lutter contre à chaque instant.
Jcrois encore profondément au fait de parler politique sur internet. Sinon je serai pas là. Je veux juste qu’on arrête de faire de la merde. On peut pas éviter de se poser la question de l’identité. De toute façon, ceux qui pensent pouvoir éviter la question de l’identité, c’est toujours ceux qui pensent qu’ils seront au-dessus de ça en parlant de lutte des classes, c’est toujours les plus réacs, et ceux qui tombent dans le piège la tête la première. Si les 50 dernières années ont bien montré un truc c’est que la lutte des classes elle était parfaitement assimilable en politique de l’identité.
On peut pas éviter de réfléchir à la question de l’identité, parce que c’est la façon essentielle dont les gens interagissent avec la politique. Juste qu’on a adopté une version complètement fixée.
Alors que justement, une des caractéristiques de la lutte, c’est qu’on remet toujours notre identité en jeu. C’est que la lutte, elle nous transforme.
C’est drôle, c’est un problème que voyaient déjà les terribles meufs qui ont parlé en premières, oh mon dieu, d’identity politics. La déclaration du Combahee River Collective, le collectif de lesbiennes noires féministes étasuniennes qui a un peu fondé l’intersectionnalité, il sembler un peu tomber dans le piège : elles y affirmaient que puiser dans leur identité, de femme, noire, lesbienne, était une source de puissance pour leurs luttes. Bouh, la fixation identitaire.
Mais, en fait, elles étaient déjà bien conscientes que si on se limitait à yass les femmes noires, yass les lesbiennes, on finirait que dans le féminisme girlboss - c’est à ça qu’elles s’opposaient justement. Y a un truc que souligne Norma Alarcon en parlant de This Bridge Called My Back, le recueil où était notamment publié la déclaration. C’est que, au final, toutes les autrices, elles parlent de comment elles se reconnaissent jamais dans les récits dominants, elles expliquent qu’elles sont toujours le cul entre deux chaises. Mais à face à ça, elles décident pas tellement d’être fières de leur identité de femmes racisées queers. Elles parlent de comment elles se désidentifient de ces récits. Elles parlent de se désidentifier, et c’est tout, sans reconstruire une identité derrière, un truc bien propre pour essayer d’être reconnue. Elles parlent de rester le cul entre deux chaises. D’habiter cet espace où aucun des habits dispos ne te va vraiment. Audre Lorde parle de différence, Chela Sandoval de conscience différentielle, Gloria Anzaldua d’habiter la frontière. Et elles ont inspiré tellement de trucs. Toscano est pas si loin quand il conclut que le prolétariat doit pas être traité comme une identité déjà-là, mais une classe qui n’existe pas encore et c’est notre tâche de la former. Mark Fisher, lui, reprend directement la formule 15 ans plus tard dans Politiques dés-identitaires, c’est le mec blanc que je cite parce qu’il va vous faire écouter la leçon.
Ca parait bizarre dit comme ça, ce truc de rester entre les identités, mais ça fait sens quand on y pense. Après tout, on lutte en tant que prolo ou en tant que femme ou en tant que trans pour abolir l’oppression. Mais c’est l’oppression qui créent ces identités, et on abolira ces identités au passage. C’est un paradoxe. Et il faut l’embrasser. On va abolir la classe, le sexe, la race, la possibilité d’être un homme, une meuf, prolo-bourgeois, on va abolir particulièrement la classe intellectuelle, on ne sait pas ce qu’il restera de nous après quand c’est une part si essentielle de nous d’être un debate bro, une des Femmes Cis Respectables qui s’opposent à l’Idéologie de Genre, ou une petite conne d’intellectuelle transfem qui s’élève au-dessus de la foule. Et commencer à lutter, c’est déjà accepter de remettre beaucoup de choses à propos de nous en jeu. J’ai commencé à lutter j’ai du embrasser que j’étais une femme. J’ai du embrasser l’amour que j’ai pour le père arabe qui m’a battue et qui m’évite du regard, l’amour pour tout ce qu’il m’a légué. Lutter, c’est embrasser que tout ça sera détruit au passage, et qu’on sait pas ce qu’il y aura après. Que nos identités sont des masques. Pas en mode se déconstruire tout ça c’est artificiel : c’est des masques bien concrets, c’est des piles de cicatrices, de douleurs fantômes, de frontières qui sont des blessures ouvertes, en même temps des sources d’une puissance folle pour lutter. Mais aussi des masques qui seront profondément transformés, rendus irreconnaissables par la lutte. C’est la déchéance subjective, comme dit Fisher.
Ca veut dire qu’il faut puiser dans nos racines, tout en continuant à se dés-identifier. Des pans de culture se sont déjà formés sur ces bases ; l’afrofuturisme, comme le décrit Kodwo Eshun, a imaginé un futur ancré dans la culture noire, et qui soit en même temps impossible à réduire à un futur noir ; Munoz a consacré un livre entier à parler des cultures queer de couleur et comment elles fonctionnaient sur la dés-identification d’avec les grands récits qu’on nous sert. Les quelques vidéos de moi qui sont bien, c’est celles où j’arrive à parler de comment une oeuvre m’a transformée, m’a appris à habiter la frontière.
Et là, ptêtre qu’on a une meilleure façon de faire nos identités sur internet. Faut arrêter d’être des figures sur lesquelles les gens se projettent, qu’ils pensent que notre succès c’est leur succès, faut arrêter de leur faire sentir qu’on agit à leur place. Au contraire, faut leur donner les outils pour agir. Faut leur laisser la scène. Notre rôle, c’est de nous effacer. Ptêtre que ça marchera, justement, en arrêtant de se forcer à être une image fixe, toute prête à accueillir le besoin de parasocial du monde. Peut-être que ça marchera en embrassant tout ce qu’il y a de changeant en nous. Peut-être qu’on réussira à être des figures un peu obscures, qui passent partager les bouts de certitude qu’elles ont trouvé pour retourner dans l’ombre et laisser les gens avancer. Et ptêtre qu’on sera plus sincères comme ça. Politisez ce que vous montrez de vous sur internet. Arrêtez de vouloir jouer UN rôle. Portez des masques, des masques qui seront jamais vous, des masques qui en même temps en diront plus sur vous qu’un putain de stream IRL au repas de famille. Mettez-vous en danger. Passez exposer vos craintes les plus intimes à des étrangers. Et disparaissez.
Et vous là, faut brûler toutes vos putains d’idoles d’internet. Faut leur arracher ce que vous pouvez en tirer pour vous, pour vos luttes, et les laisser crever. Faut faire confiance qu’à celles qui sont là pour se transformer avec vous et puis s’effacer. Le gauchisme sincère sur internet sera toujours un putain de mort-vivant. Tout est fait pour nous récompenser si on rentre dans le rang. Les seules sincères c’est celles qui sont constamment en train de se cramer. Faites confiance à personne et à moi non plus. Arrachez-le là où vous le pouvez. Profitez de chaque précieux moment où quelqu’un osera vous confronter, vous briser au plus profond de vous, profitez de cette tendre déchéance, profitez de tout ce qu’elle détruit pour ouvrir de nouveaux chemins, profitez de tous les futurs qu’elle vous fait entrevoir l’espace d’un instant, profitez de ces précieuses secondes, avant que tout ne s’éteigne à nouveau pour retourner dans le train-train
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