Y a un grand creux au milieu de Mouthwashing.

Mouthwashing commence en vous enfermant dans un cockpit. Vous êtes dans l’espace, aux commandes du Tulpar, un large vaisseau de transport spatial de marchandises. Tous les voyants clignotent au rouge. Un astéroïde vous fonce dessus. Vous faites le tour, vous examinez les lieux, vous ouvrez les placards, vous touchez les boutons. Mais le seul moyen d’avancer, c’est de tourner à droite. De désactiver toute sécurité. Et de foncer droit dans l’astéroïde.
Vous ouvrez les yeux dans la peau de Jimmy, le second à bord, qui se réveille dans un vaisseau croulant, à la dérive dans l’espace, obligé de reprendre les rênes alors que Curly, le capitaine, a été presque intégralement brûlé pendant l’accident. Votre équipage n’est pas rempli d’héros hollywoodiens ; c’est les gens que vous croisez au boulot, le techos fatigué qui veut juste qu’on le laisse tranquille avec ses machines, le stagiaire maladroit mais attachant, la meuf un peu silencieuse qui a du en voir et dont tout le monde espère silencieusement qu’elle va bien.
Aucun d’entre eux n’est équipé à attendre la mort enfermé pendant des mois dans une boîte de sardines. En entendant toute la nuit les cris de douleur d’un grand brûlé qui n’a pour seul soin qu’une boite d’anti-douleurs. Aucun d’entre eux n’est même équipé à exprimer sa terreur dans des grandes tirades théâtrales. Ils ne font qu’attendre. Passer le temps avant la mort. En perdant le fil de la réalité de plus en plus rapidement. Swansea garde obsessionnellement la porte de la salle des machines, répétant qu’il la vide peu à peu de la mousse de sécurité qui la remplit, sans jamais bouger de sa chaise. Anya passe ses journée enfermée dans l’infirmerie, avec Curly, mais elle n’arrive même plus à lui donner ses médicaments tant ses hurlements la hantent. On apprend, dans un flashback, qu’une semaine avant le crash, on leur avait annoncé que c’était leur dernier contrat, puis que l’équipage tout entier serait licencié. On comprend que capitaine Curly a probablement crashé le vaisseau par désespoir. Et puis, l’équipage finit par ouvrir le cargo.

Il est rempli de bain de bouche.

Ils vont mourir. Ils vont mourir pour du bain de bouche.
L’horreur qui se déploie devant vous c’est l’horreur du capitalisme. 6 vies balancées par la fenêtre du jour au lendemain. Alors ouais, tout le monde se retrouve pas dans un vaisseau spatial crashé après un licenciement ; mais cette horreur, celle de ne pas savoir où aller, d’être à la dérive dans le vide, d’avoir un compte à rebours, littéralement un death timer qui nous tombe sur la tête, c’est aussi ça le licenciement, le chomage, la précarité sous un capitalisme où t’as le droit de vivre que si tu travailles. Ce n’est pas juste une horreur de chiffres et de politique ; cette horreur elle s’infiltre dans les veines, elle se déploie dans des hallucinations de plus en plus fascinantes, terrifiantes, viscérales, c’est l’horreur de perdre maitrise de son corps, de le sentir pourrir peu à peu et d’être réduit à un oeil pour observer et à une bouche pour hurler de façon informe.

Mais c’est pas ça l’histoire que Mouthwashing raconte.

Le vrai basculement arrive dans un dernier flashback. On découvre qu’Anya, l’infirmière renfermée et silencieuse, avait parlé à Curly la veille du crash. Elle était enceinte de Jimmy. Enceinte de vous, le joueur. C’était pour elle que l’horreur du vide qui les attendait, le vide d’être virée, le vide d’être perdue au milieu de rien, avec un enfant dans le ventre, était la plus violente. C’était pour elle que l’horreur était la plus violente, surtout qu’à ça se rajoutait la peur de Jimmy.
Elle était dans le cockpit pour voler le flingue caché dans le vaisseau. Le flingue était planqué dans une boite qu’elle ne pouvait pas ouvrir ; Anya voulait juste le reprendre à Jimmy, elle voulait le cacher parce qu’elle savait que Jimmy voulait lui faire du mal. Elle s’enfermait dans l’infirmerie parce que c’est là que le flingue était caché. Swansea était proche d’Anya, il gardait l’entrée de la salle des machines parce qu’un conduit menait de là à l’infirmerie, parce que ça protégeait Anya.

C’est Jimmy qui a crashé le vaisseau.

C’est Jimmy qui, depuis le début, voulait effacer les traces. Qui ne pouvait pas tuer Anya, alors il a voulu tout effacer toute trace du vaisseau. Effacer ses erreurs. Ce twist il nous oblige à revoir tout ce qu’on a cru comprendre jusqu’ici : l’équipage ne devenait pas fou, au contraire, Anya et Swansea étaient des gens normaux, des gens qui ont tout fait pour s’entraider, jusqu’au dernier moment, même dans la pire des situation. C’est pas une lecture qui efface celle sur le capitalisme : au sein de cette équipage de travailleurs, de victimes du capitalisme, c’est les relations patriarcales qui ont maintenu l’ordre. Mouthwashing c’est l’histoire de comment, naturellement, on construit des solidarités, on résiste ensemble, mais les relations de genre, les relations patriarcales viennent briser cette solidarité. C’est l’histoire de comment Jimmy a, de lui-même, brisé les dernières résistances, et fait le grand nettoyage des quelques vies que son avait décidé de foutre à la poubelle. Mouthwashing c’est une histoire qui arrive au milieu d’une vague mondiale d’attaques sur le droit à l’avortement, et qui très clairement y fait référence. Anya est coincée dans une boîte de conserve étouffante, sans les moyens d’arrêter sa grossesse, elle se retrouve dans la même situation que bien trop d’entre nous ; et le jeu montre comment l’impossibilité d’avorter devient un outil de contrôle du corps d’Anya, et comment ce contrôle s’entrecroise avec la violence du capital et se renforce.

Pourtant, même après tout ça, il restait un creux. Il restait un grand creux au milieu de Mouthwashing.

L’histoire de Mouthwashing est présentée étrangement, à travers plein de flashbacks, un cast assez vaste et des cadres changeants, mais elle reste très claire, toutes les questions ont une réponse, chaque storyline est menée à son terme. Pourtant, à la fin, il restait un creux. Un creux béant. Quelque chose n’allait pas.
La grossesse d’Anya, sa relation avec Jimmy, n’était abordée qu’en une poignée de lignes. Les deux semblaient pourtant lointains, froids, même avant le crash. Anya l’évitait, évitait ses blagues déplacées. Une relation malsaine. Une relation qui, au moment de la grossesse, s’est immédiatement changée en une terreur. Une terreur qui structurait tout le reste de l’histoire, tous les évènements à partir du crash. Pourtant ce moment central, la clé de tout, il était abordé en quelques lignes. Et on ne mettait jamais les mots dessus.

C’était un viol.

Je vais pas jouer à la plus woke, j’ai pas su mettre les mots tout de suite. Je suis restée simplement là avec ce mal. J’ai pas eu beaucoup le temps de le process parce que j’ai vu assez vite des discussions du jeu sur Twitter, et qui mentionnaient ce simple fait : Mouthwashing parle d’agression sexuelle. C’était un viol. Jimmy avait violé Anya.
Mouthwashing met en scène le silence imposé sur les violences sexuelles. Il met en scène comment on empêche les victimes de les formuler, de même mettre les mots sur ces violences. Il met en scène toutes les étapes de la complicité de l’entourage. Curly n’écoute qu’à moitié Anya, il l’assure qu’il va parler à Jimmy, sans jamais reconnaître que c’est un viol, qu’Anya est terrifiée, que Jimmy est dangereux. C’est aussi parce qu’il est complice que Jimmy peut crasher le vaisseau. C’est ça qui le condamne à devenir un oeil, une bouche, qui ne peut que voir le reste des conséquences se jouer. Le jeu reproduit, de facto, cette silenciation. Mais il nous fait aussi ressentir à quel point elle est terrible, aliénante, intenable. Je me sentais mal, je me sentais stupide et sale, je me sentais complice de ne pas avoir su mettre les mots dessus immédiatement. Il nous fait ressentir le poids de ce tabou sur chacun des nos mouvements, il nous fait chaque étape de l’empoisonnement qu’elle provoque au fond de nos chairs.

Dans l’ultimes scènes d’hallucination, on ausculte d’immenses poches de chair, pour y découvrir le foetus. Une fente vaginale se dessine, puis en jaillit une monstrueuse chenille, un amas de membres infantiles, de morceaux de foetus et de bouts de jouets. D’un coup elle s’anime, comme un train de montagne russes qui nous passe sur le corps, et se met à nous poursuivre aveuglément dans les conduits d’aération, avançant par spasmes imprévisibles.
Si le viol, si l’horreur de l’appropriation du corps, de la violation de ses limites, n’est jamais dite, elle revient directement tourmenter Jimmy, et nous tourmenter à travers lui, dans des rêves horribles où elle change sans cesse de forme. Dans une société comme la notre, qui nous empêche de mettre des mots sur le viol, qui nous empêche de le formuler, de l’exprimer, d’y trouver des résolutions, socialement, personnellement, d’avoir justice, ce trauma il ne disparaît pas, il reste toujours là, incapable de trouver une formulation, informe, surgissant comme un amas de chair mutilée et dévastant notre esprit. C’est ça que représente cette grande chenille monstrueuse, c’est ce trauma qui a jamais pu être formulé, alors il reste caché aux limites de notre inconscient, à se déverser d’un coup.

Sauf qu’il se déverse pas dans l’esprit d’Anya. Là, on est dans l’esprit de Jimmy.

C’est ce qu’on vit comme victime. C’est les histoires incessantes de victimes devenues folles, rongées par le mal qu’elles ne peuvent jamais exprimer, finissant tragiquement, acceptant la mort dans un monde qui veut les voir mortes. Pour des histoires avec un vernis de progressistes, mais qui sont en vérité profondément réactionnaires. Celles qui sont déjà marquées socialement comme mortes ne font qu’accepter leur destin. Et le monde continue à tourner.

Mouthwashing refuse de raconter cette histoire-là.
Ce qu’il raconte, c’est que c’est peut-être aussi ce qu’on vit comme agresseur.

Instinctivement, quand on voit un autre être humain, un autre être vivant, on a tendance à s’y reconnaître immédiatement. Son corps est un peu le mien, qui est un peu le sien - il y a commes une continuité entre nos corps. C’est étrange d’agresser ; la violence, la terreur qu’on inflige devrait se transmettre. Alors, lorsqu’ils commettent leurs crimes, les agresseurs ont besoin de se protéger de cette terreur, d’éviter d’être contaminé par la terreur qu’ils infligent à leurs victimes. Alors ils ont besoin de casser cette reconnaissance, d’altériser leur victime, de la rendre autre, différente, de casser la continuité entre nos corps et les leurs pour éviter d’être submergé par leur propre violence. Mais peut-être que, malgré tous leurs efforts, cette terreur, elle se transmet quand même chez eux. Ils ne s’en rendent juste pas compte. Mais elle reste là, logée dans le trou béant qu’ils creusent dans leur propre conscience. Autrement dit, nos crimes nous hantent. Ils nous hantent pour de vrai.
Les hommes n’ignorent pas ce que c’est d’être violés. Toute leur vie est obligée de s’axer sur la peur d’être violé, d’être pénétré, d’être homosexuel, de se retrouver dans la position d’une femme. Les meurtriers sont obligés de se protéger de cette terreur. Récemment, on voit se multiplier les histoires de soldats israëliens se suicidant au retour de Gaza, envahis par les visions des horreurs génocidaires qu’ils ont infligées aux civils et aux prisonniers. Mouthwashing brise aussi la distance que Jimmy avait mise entre les corps ; la violence surgit, le submerge, dans une scène, littéralement de pénétration inversée, où une large forme phallique ressort du vagin et passe sur son corps, où elle submerge Jimmy dans la terreur autour de laquelle il avait mis toutes ces barrières.

On peut passer par tous les bains de bouche de l’univers, l’arrière-goût restera toujours là.

La fin de Mouthwashing n’a rien de moral. Au final, il ne reste que Jimmy et Curly. Et une seule place dans un pod cryogénique. Jimmy y place Curly. Il n’y a pas de résolution. Les dernières scènes entre Jimmy et Curly, les excuses larmoyantes de Jimmy, ses dernières tirades sur la responsabilité, alors qu’Anya est morte, alors que toute rédemption est impossible, toutes ces scènes nous laissent de marbre, elles sont presque glaçantes d’inhumanité, ridicules déclamées face à un corps qui ne peut plus répondre, même plus entendre, juste voir, d’un oeil, terrifié.
Jimmy s’achète une conscience et évite une nouvelle fois la responsabilité. Toute possibilité d’y faire face est déjà passée. Il ne reste que les deux complices, les hommes, les seuls entre qui la continuité des corps reste. Il ne leur reste plus qu’à manger les membres l’un de l’autre, il ne leur reste plus qu’à s’entre-dévorer pour survivre ; Jimmy organise un festin de Curly, puis s’hallucine remontant les boyaux de Curly, sortant par une immense bouche déformée, pour s’approcher de lui, tordre ses entrailles minutieusement pour lui faire digérer sa propre chair, lui faisant avaler sa propre responsabilité, sa propre cruauté, sa propre chair, reproduisant encore et encore ce qu’il a infligé à Anya, la pénétration, la violation des limites, le mélange forcé de la chair, parce que c’est le seul langage qui lui reste, jusqu’à ce que leurs deux corps soient impossibles à distinguer, pendant que Curly ne peut que voir l’horreur qu’il a lui-même participée à maintenir, à créer.

Mouthwashing dépeint un monde insoutenable, un monde hostile à toute vie, un monde qu’il faut changer, dans tous les cas un monde sur sa fin, un monde qui s’effondre sur lui-même, un monde qui en est à se rogner la jambe pour pouvoir tenir quelques jours de plus.

C’est le monde que je vois par la fenêtre.

L’histoire de l’un de ces soldats israëliens suicidés est relatée par la presse américaine. L’article est plein de compassion pour cette vie humaine, cette vie précieuse envolée. Perdue au milieu de l’éloge funèbre, une ligne mentionne que le suicidé roulait fréquemment à la pelleteuse sur des corps de palestiniens, certains encore vivants. Depuis, le soldat, lui, est parti. Il a pu fuire une dernière fois sa responsabilité. Pendant ce temps, j’ai l’impression que le journaliste, qui a accepté de regarder, qui a accepté la complicité, moi-même, nous tous ici sommes estropiés, embaumés, momifiés, réduit à un oeil qui peut observer au loin cette horreur, un imbroglio d’intestins qu’on fait ployer pour nous laisser avaler les derniers bouts de chair en date, et une bouche qu’on ouvre à volonté pour faire entrer cette chair, et dont ne peuvent plus sortir que des hurlements informes et du vomi.
Mouthwashing remplit de la haine froide, de l’envie de combattre ce monde. Je ne sais pas s’il donne l’énergie de le faire. Mais il est rempli de la certitude que sans la mécanique précise, minutieuse du pouvoir, les gens se regrouperaient, s’allieraient pour résister. Il est rempli de la certitude qu’un monde où ces violences continuent, et restent tues, est hostile à toute vie, celle des oppressés comme celle des oppresseurs. Il me donne une certitude rassurante : c’est que la farandole écoeurante de violeurs, d’exploitants, de génocidaires qui se succèdent à commettre, excuser, justifier, encourager ce monde morbide, qui se nourrissent et s’entre-dévorent sous nos yeux, ils ne seront jamais calmes. Qu’ils ressentent chaque instant de l’horreur au fond de leur chair. Qu’ils sentent, par éclairs fulgurants, leurs os broyés sous un tank, leur peau lacérée sous les ongles des violeurs, leurs corps et leurs esprits ployant sous la peur du lendemain. Il me donne la certitude que ces visions les ronge chaque jour et chaque nuit. Et qu’un jour, elle aura raison d’eux ; qu’ils laisseront table rase pour qu’on puisse construire à nouveau.

J’espère que ça fera mal.

Pour finir cette vidéo sur une note plus positive, je suis super contente qu’une oeuvre comme Mouthwashing soit en train d’avoir un succès assez large, et qu’y aie même un petit fandom qui soit en train de naitre avec pas mal de cosplays et de fanarts. En plus, le traitement des histoires de violences sexuelles et de traumas dans les fandoms sont souvent paaas ouf, mais là beaucoup de gens semblent avoir très bien compris les thèmes du jeu. Je vais essayer de vous mettre quelques-uns de mes favoris, avec l’accord des artistes ! Tous les liens de leur profil sont dans la description.
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