Obsession trans.

Salut.

Moi c’est Ache. Et je suis une femme trans.

On n’est pas tant que ça. En 2022, le Ministère de la Solidarité et de la Santé estimait entre 20 et 60 000 le nombre de personnes transgenres en France. Tout en admettant qu’ils savaient pas trop. Une estimation plus large de Trajectoires Jeunes Trans incluant les personnes non-binaires voyait notre nombre à 180 000. Reste qu’on est même pas 1 % de la population.
C’est bizarre comme chiffre. C’est très peu, et en même temps juste assez pour que ça reste proche de nous. Vous avez surement, au cours de votre vie, connu une, voire plusieurs personnes trans. C’était peut-être une camarade de classe, un caissier, une collègue, un voisin. Et il y a de bonnes chances pour que vous n’ayez jamais réalisé que cette personne était trans.

Pourtant, je sais pas vous, mais moi en ce moment j’entends parler des trans partout. On en a dans les séries, dans les jeux vidéo, sur Twitter, même à la télé maintenant ; on raconte leur vie, on dit qu’ils sont dangereux, on dit qu’il faut se battre pour leurs droits. On est obsédés par les trans.
Et … Moi aussi, ça m’a surprise. De base, être trans est pas une grande part de mon identité : moi je voulais juste sauter le pas, faire ma transition et vivre comme une femme. J’ai d’autres passions, d’autres intérêts, d’autres trucs que je veux accomplir ; j’ai passé 15 ans à être passionnée par le jeu vidéo, au point de réussir à entrer dans l’industrie ; et maintenant par étudier plus largement notre culture, les différentes histoires d’oppression qui la nourrissent et les enjeux politiques dans lesquelles elle se place. Et c’est la même chose pour toutes les autres personnes trans que j’ai rencontrées, on a toustes des rêves, on a toute une vie au-delà de la transidentité.

En revanche, quand j’ai commencé à transitionner, j’ai très vite compris qu’il y a des gens qui étaient obsédés par nous. Des gens qui ne m’avaient jamais croisée, des gens dont je ne connaissais pas l’existence, mais que ça dérangeait profondément d’imaginer que je m’étale des hormones le matin et que je mette des jolis petits vêtements pour vivre en tant que femme.
Et que ces gens étaient si obsédés par nos 1% de la population qu’ils n’hésiteraient pas à se battre, à dédier leur vie, à jeter à l’eau leur carrière et leur fortune pour que j’arrête.

J’ai compris qu’il y avait une réelle obsession trans.

(Musique stridente) (CW)

Joanne Kathleen Rowling était sans aucun doute possible l’écrivaine la plus aimée au monde. Qu’on aime Harry Potter ou non, tout le monde était heureux pour cette simple autrice de romans jeunesse qui avait fait rêver des générations avec les aventures du jeunes soricer. Pourtant, en 2019, elle change. Elle commence à être de plus en plus vocale sur son soutien aux mouvements anti-trans naissant au Royaume-Uni, puis à injecter massivement des parts de son immense fortune dans les organisations qui se montaient. Ces prises de position ont fait d’elle une des personnalités les plus détestées d’internet, elles ont créé une fracture profonde parmi ses fans, elles ont poussé plusieurs des acteurs stars de ses films à renier tout lien avec elle, elles ont participé à une chute de ses ventes et de l’intérêt pour sa nouvelle franchise, Les Animaux Fantastiques ; mais elles l’ont surtout poussée à travailler, main dans la main, dans la vraie vie, avec des fascistes.
Et ce n’est pas la seule. Tout un ensemble de féministes, de militantes lesbiennes anglaises se sont retrouvées à couper tout lien avec les grandes associations d’aide aux femmes, et à travailler main dans la main avec des organisations conservatrices, christo-fascistes et des partis d’extrême-droite, des groupes farouchement opposés aux acquis les plus basiques du mouvement féministe comme la contraception et l’avortement. Jusqu’à se battre pour faire perdre des financements et mettre des bâtons dans les roues de ces organisations féministes et des lieux d’accueil de victimes, parce qu’ils accueillaient … des femmes trans. Tout ça parce qu’il y avait quelque chose, chez les trans, qui les dérangeaient.
Avec quelques mois de décalage, on a vu la même histoire aux Etats-Unis. Et c’est précisément le schéma qui se répète en France : des anciennes militantes féministes et inclusives se retrouvent à faire ami-ami sur Twitter avec les nouveaux leaders du mouvement fasciste, réunis par leur haine des personnes trans, et marchent main dans la main, allant jusqu’à ramener des meutes de masculinistes violents dans des manifs féministes.

Je ne suis pas obsédée par ma propre transidentité. Mais eux, ils le sont. Et cette obsession, elle surprend tout le monde. “Mais elle est folle, JK Rowling, d’avoir envoyé valser sa carrière pour une obsession sur les trans ? Trop bizarre.”. Elle surprend tout le monde sauf nous, les trans. Parce que nous dès les premiers instants on est habitués à cette obsession, à être l’un des mots-clés les plus recherchés sur les sites pornographiques tout en étant un des sujets de blague, de moqueries et de dégoût les plus courants, de la trav du bois de Boulogne aux ladyboys de Thaïlande, on est habituées à être la personne au fond du bus qu’on fixe sans un mot, avec une chance sur deux pour qu’on vienne nous demander combien on prend, une chance sur deux pour qu’on nous tabasse.
Nous ne sommes pas obsédées par la transidentité, mais tout le reste du monde l’est. Cet obsession nous plonge dans un tourbillon de fétichisation, de déshumanisation et de violences incessant, qui me met moi, mes soeurs, mes frères et mes adelphes dans un état où on se bat constamment pour survivre, et pour empêcher que la situation empire encore. Et ça ne nous concerne pas que nous : on comprend très vite que notre destin il est profondément lié à celui de toutes les femmes, que dire des horreurs sur les personnes trans en public ça leur permet de dire tout haut ce qu’ils feront à toutes les autres tout bas. C’est pour ça que je dois parler, encore, de transidentité.

Dans cette vidéo, je ne souhaite pas fact-check les anti-trans, les débunker. Pourtant ça serait pas compliqué : ils passent leurs journées à évoquer trois études largement discréditées par la communauté scientifique, puis à enchaîner sur des mensonges complètement absurdes. Un de leurs arguments principaux, c’est que 1000 parents auraient attaqué en justice une clinique, celle de Tavistock, pour enfants trans, quand … en réalité, tout ce qu’il s’est passé, c’est qu’un de leurs militants a compté le nombre de patients de cette clinique, et s’est dit que si tous les parents attaquaient, ça ferait mille. Il n’y a jamais eu aucune attaque, aucun procès, aucun parent. La ROGD n’existe pas, la Cass Review est une blague, toutes les autorités de santé s’accordent sur les bienfaits des transition, des bloqueurs de puberté pour mineurs.
Le travail de débunkage est crucial ; pourtant, débunkage après débunkage, ils continuent à être invités, à répéter leurs mensonges, et les gens continuent à y croire. Ce n’est pas un attachement rationnel, c’est un attachement émotionnel qui pousse les gens à adhérer à leurs idées. Et un attachement émotionnel ne se débunke pas. Cette inclinaison du coeur, elle contient en son creux tous les mythes fascistes autour de la Femme, de l’Etranger, de la Nation, de la Race Blanche, et elle les pousse à embrasser les promesses secrètes de l’extrême-droite : celles de pouvoir déchaîner toute leur haine et leur violence sur ces sales trans, ces sales étrangers, ces sales autres. Les anti-trans ne sont pas fous : ils défendent une vision cohérente de la société, c’est juste qu’ils la disent à demi-mot. Pour l’instant.

C’est ça qu’on oublie quand on se dit qu’on peut raisonner les anti-trans. On ne peut pas. Mais on peut exposer le fond de leurs idées. Montrer comme elles forment une pente conçue pour mener des féministes vers des idées fascistes. Comme elles contiennent déjà des idées fascistes vaguement cachées. Et on peut peut-être en empêcher quelques-unes de tomber dans la pipeline. On a du retard sur ce terrain-là : on parle encore de la transphobie comme un sujet “opportuniste” pour l’extrême-droite, et pas comme un pilier de leur idéologie, et ce des nazis qui brulèrent les travaux de Magnus Hirschfield, un des médecins pionniers de la recherche sur la transidentité, et l’exécutèrent lui et ses patiente-s, jusqu’aux gender-critical et aux TERFs d’aujourd’hui.
C’est pour cela qu’on doit comprendre que cette obsession soudaine elle n’est pas bizarre, elle est la continuation d’une violence ininterrompue contre les personnes trans, une violence dans laquelle les états, les mouvements fascistes, le capitalisme et le patriarcat puisent pour se renouveler. Faut qu’on comprenne l’obsession trans.


1. Murder on the Dancefloor.

Ally Steinfeld était une adolescente transgenre du Missouri, aux Etats-Unis. Elle avait fait son coming out trans quelques mois plus tôt et entamait une transition. Le 20 septembre 2017, ses parents, sans nouvelles d’Ally depuis plusieurs semaines, signalent sa disparition aux forces de police locales. Quelques heures plus tard, la police interroge ses trois colocataires : la petite amie d’Ally, Brianna, son meilleur ami, Andrew, et la petite amie d’Andrew, Isis. Les trois déclarent ne pas avoir vu celle-ci depuis deux semaines. A la sortie de l’interrogatoire, les agents de police fouillent un poulailler proche de la colocation, et y retrouvent le corps d’Ally. Celui-ci avait été méticuleusement démembré, puis sa chair arrachée de ses os ; les os avaient été réunis dans un sac plastique traînant au milieu des restes. Le 5 septembre, après avoir planifié le meurtre avec les autres colocataires, Andrew avait poignardé Ally au milieu de l’appartement, puis a arraché les yeux de son cadavre et a détruit machinalement les parties génitales de son amie à coups de couteau. Les deux autres membres de la colocation, dont Brianna, l’ont ensuite aidé à dépecer le corps et à en cacher les traces. Andrew raconte qu’il avait le sentiment de “devoir tuer” Ally. Aujourd’hui, il demande pardon, répétant à son procès : “Je l’aimais comme un frère”.
Le 21 Janvier 2019, Quella da Silva, une femme transgenre brésilienne, était assise au bar familial. Aux alentours de minuit, un de ses ex-partenaires pénètre dans le bar et l’agresse physiquement. Il brise plusieurs bouteilles d’alcool sur sa tête, puis, une fois celle-ci évanouie, la poignarde à répétition avec un bout de verre récupéré dans les débris. Enfin, il découpe une fente dans son torse avec le même bout de verre puis lui arrache le coeur, avant de l’emballer dans un tissu et de repartir avec. A la police, il déclara simplement : “Il était un démon. J’ai arraché son cœur, c’est tout”.
Le 11 Janvier 2023, Brianna Ghey, une adolescente transgenre britannique, était sauvagement tuée par deux autres adolescents, dont l’une était une camarade de classe et une amie de Brianna. Une fois de plus, les deux meurtriers connaissaient leur victime, et avaient méticuleusement planifié le meurtre ; une fois de plus, Brianna avait été poignardée à répétition, dans un meurtre jugé “exceptionnellement brutal” et “d’une nature sadique”. Des messages entre les deux meurtriers révèlent que sa camarade parlait de Brianna en utilisant non pas “elle”, mais “ça”, ou la désignait comme un “truc femboy”.

Chaque année, plus de 300 personnes trans sont assassinées dans le monde, en écrasante majorité des femmes trans, en écrasante majorité, surtout, des femmes trans de couleur, migrantes et travailleuses du sexe. Mais, dès qu’on regarde de plus près ces transféminicides, ce qui saute aux yeux c’est la brutalité, c’est la cruauté toute particulière avec laquelle ils sont menés : ce n’est pas une simple réaction effrayée face à une trans, ce sont des meurtres prémédités, des meurtres, souvent, collectifs, des meurtres à la fois incroyablement cruels et en même temps minutieux, avec une mutilation des corps lente, réfléchie, presque stratégique.
Haley Marie Brown, spécialistes des études de l’holocauste et du génocide, écrit que ces actes d’overkill, de surtuerie que l’on voit dans les transféminicides, évoquent directement le type de crimes qu’on voit dans les génocides, ce que Elisa von Joeden-Forgey appelle des life force atrocities. Les génocides sont un crime intrinsèquement genrés : lorsqu’ils cherchent à effacer un peuple, les génocidaires s’attaquent systématiquement aux moyens que le peuple a de se reproduire, souvent littéralement, en s’attaquant au corps des femmes et à leur système reproducteur, à travers viol, grossesses forcées ou mutilations. On s’attaque à la force de vie des peuples.
Seulement, Brown souligne que la situation des personnes trans est particulière : c’est que nous sommes, nous-même, la genèse de l’identité trans. C’est en existant, en montrant qu’on vit, qu’on a une identité, qu’on peut acquérir, dans notre société, une identité autre que homme quand on est né homme ou femme quand on est né femme, c’est comme ça qu’on fait exister la possibilité d’être trans, pour nous et pour les autres. On tord les normes de notre société, et d’autres personnes vont pouvoir nous suivre dans le petit espace qu’on a créé. C’est comme ça que les personnes trans se reproduisent.
Comprendre ça révèle que la violence absurde de ces meurtres suit en réalité une froide logique. Les meurtriers de personnes trans s’attaquent spécifiquement “à la tête / au cerveau, au coeur, à la peau, ou à toute part du corps qui peuvent servir à identifier un individu, avant et après la mort”, à travers des méthodes récurrentes, telles que la décapitation, l’immolation, ou les exécutions plus élaborées que nous avons décrites. Les meurtriers s’attaquent à tout ce qui peut marquer notre identité, tête, coeur, peau. Le résultat est rapide : les cadavres de femmes trans assassinées sont impossibles à identifier, la presse en parle souvent d’abord comme d’un “homme non identifié”. La femme trans est redevenue simple homme. Le cours des choses a été rétabli. Ces meurtres de personnes trans ne sont pas que des affaires personnelles : ce sont des crimes spécifiquement contre leur transidentité. Ils servent, aussi, à envoyer un signal à toutes les autres personnes trans : c’est ça qui vous attend. C’est un appel à l’éradication de la transidentité. “La violence pervertit, invertit, ou rend inintelligible certaines façons d’être dans le monde, et en approuve d’autres”.

Seulement, ce n’est pas uniquement une violence contre les personnes trans : c’est une violence qui s’attaque d’abord aux femmes trans. Et on n’a pas encore expliqué pourquoi. D’ailleurs, si on a bien établi qu’il s’agissait toujours d’une obsession, on n’a toujours pas compris d’où elle vient. On n’a pas compris cette fétichisation compulsive de notre sexualité, de notre chair, de nos traits, elle continue dans nos meurtres, dans la destruction et la mise en scène de nos corps. C’est d’ailleurs souvent directement les mêmes hommes qui nous mataient dans du porno, qui étaient nos amants, qui nous baisaient personnellement, et qui deviennent quelques jours, quelques heures plus tard nos meurtriers. Il y a un lien direct entre nous baiser et nous tuer. Et il nous faut encore expliquer ce lien.

Examinons, si vous le voulez bien un dernier meurtre : celui de Latisha King. Jeune femme trans noire de 15 ans, elle est tuée d’une balle dans la tête à bout portant, au beau milieu de leur collège californien d’Oxnard, par Brand McInerney, camarade de classe, peu après qu’elle lui aie confessé son crush pour lui à l’approche la Saint-Valentin. Lors du procès, les avocats de McInerney essaient de mobiliser la défense de la “trans panic” : dans 48 des 50 états qui composent les Etats-Unis, la législation prévoit une clause de “gay panic”, ou “trans panic”, selon laquelle le meurtrier d’une personne gay ou trans peut voir sa peine réduite s’il est en capacité de prouver qu’il a agi sans préméditation, simplement horrifié de se trouver si près d’un gay, qu’il était tout bonnement homophobe et qu’il a tué par réflexe, dans le feu de l’action, qu’il a été pris d’une haine et d’un besoin d’annihiler le monstre bien compréhensible pour n’importe quel citoyen. Sans surprise, cette défense fut souvent utilisée même pour des meurtres clairement prémédités, comme celui de Gwen Araujo, dont plusieurs des tueurs avaient eu des relations sexuelles avec dans le passé, ou celui de Latisha. Et, si ce permis de tuer du pédé et du trav peut déjà sembler, aux oreilles de nos spectateurs les plus sensibles, absolument révoltant, en regardant quelques instants les cas où il s’applique, on réalise qu’on n’a pas encore effleuré l’étendue de sa violence.
Comme le narre Jules Gill-Peterson dans A Short History of Transmisogyny, “Lors du procès, elle ne fut appelée que par son nom de naissance, avec des pronoms masculins, et décrite comme un homme gay. (…) Parmi les preuves présentées pour expliquer pourquoi McInerney avait tué King, on trouve les vêtements qu’elle portait à l’école, la façon dont elle marchait dans les couloirs, et le ton de sa voix quand elle lui parlait, toutes celles-ci étant interprétées comme du harcèlement sexuel de McInerney. King a été mégenrée, encore et encore, comme homme pour la montrer comme intrinsèquement agressive envers un garçon blanc hétérosexuel - des arguments qui reposaient implicitement sur sa noirceur et sa transféminité”.

Chaque pas de Latisha King vers la féminité était lu comme une attitude sexuelle - comme la preuve d’un désir envers les hommes. Si elle met des jupes et du maquillage, c’est forcément pour plaire aux hommes, c’est presque déjà un acte d’agression envers la gente masculine, et les hommes ont bien le droit de répondre avec de la drague un peu lourde, voire plus ; après tout, elle l’a cherché - toutes les femmes du monde connaissent la rengaine. C’est là une des stratégies centrales du patriarcat : celle de rendre la victime coupable, coupable d’avoir causé le désir. Je l’ai violée, je l’ai violée parce qu’elle m’avait charmé, parce qu’elle m’avait donné une folle envie, parce que cette démone m’avait ensorcelée, c’est elle, c’est elle la coupable. Je l’ai tuée, je l’ai tuée parce qu’elle m’avait ensorcelé, parce qu’elle était un objet du diable.
Le monde a beau dire tout haut que Latisha, Gwen, Brianna, Quella, Ally, n’étaient pas des femmes, tout bas, le monde les a vues comme des femmes, le monde les a traitées comme des femmes, le monde les a tuées comme des femmes. Et toutes les femmes reconnaîtront le message : la féminité qui nous marque comme un objet de désir, un objet coupable de tout désir qu’on peut créer, et le crime montre à toutes ce qui nous attend si on ne se tient pas sage. Comme le montre Gill-Peterson, le meurtre de Latisha est une menace symbolique envers toutes les femmes. Il s’agit bien là d’un transféminicide.

Dans l’introduction de Feminism against Cisness, Emma Heaney explique que, dans l’imaginaire patriarcal, “une binarité entre pénétrant et pénétrée. Cette distinction sexualise le corps de manière à vous placer comme femelle / féminine ou mâle / masculin.” Ce qui fait la différence entre les sexes est la pénétrabilité des corps : les femmes sont pénétrables, les hommes ne le sont pas. La pénétration est un acte de domination : les hommes dominent, et l’identité “femme” est une “identité sociale hantée par le viol”. Bien sur, ça n’a aucun lien avec la forme des parties génitales : des personnes avec des vulves peuvent pénétrer, et des personnes avec des pénis peuvent être pénétrées.
Non, tout ce qui a trait au féminin vous marque comme pénétrable, vous marque comme un objet qu’on peut utiliser : mettre des jupes, avoir un vagin, se maquiller, parler avec une voix aigue, les seins, glousser élégamment, être travailleuse du sexe, regarder trop longtemps un homme, les signes corporels, comme les signes visuels, comme les signes comportementaux, ce sont des signes que l’on est une femme et donc pénétrable, que l’on est pénétrable et donc une femme. Et pour rappeler aux femmes leur place, il peut choisir d’exercer sa violence la plus crue contre les femmes les plus marginalisées, les plus simples à blâmer, tout en se servant d’elles pour régénérer l’ordre qu’il impose, en se servant d’elles comme d’un exemple pour toutes. Il les choisit elles parce qu’il peut, au dernier moment, leur retirer leur statut de femme. Il peut les masculiniser, pour les peindre comme des agresseures. Les femmes trans ne sont pas les seules à être privées du statut de femmes : les putes, les grosses, les femmes infertiles, les vieilles en sont elles aussi exclues. Et, plus que tout, on en prive les femmes racisées, les femmes noires, qui sont déshumanisées, masculinisées à haute voix, maintenant sans cesse accusées d’être trans par ceux qui nous détestent, dans le même but de les blâmer pour toute la violence qui peut s’abattre sur elle. C’est autant parce qu’elle est noire que parce qu’elle est trans que McInerney a pu tuer Latisha ; c’est pour cela que la violence s’abat sur celleux squi sont à l’intersection de toutes ces oppressions, les femmes trans, les personnes migrant.es, noir.es, travailleureuses du sexe.
Notez bien le tour de passe-passe : on leur refuse la féminité, mais ce n’est pas pour autant qu’elles considérées comme des hommes, comme de vaillants mâles toujours bienveillants et utiles à la nation. Elles sont spécifiquement traitées comme agresseures, comme l’objet coupable du désir. Elles sont déjà exclues de la catégorie homme, celle des vrais humains, et elles sont jetées hors de la catégorie femme, celle qui pourrait leur permettre de réclamer un minimum d’humanité. Elles sont dégenrées. Elles sont jetées dans un vide absolu, un endroit où elles ne sont rien, où on les prive de toute existence sociale, de toute humanité, de toute intelligibilité, et où on peut librement les baiser, les frapper, les tuer pour l’exemple.

Le genre n’est pas binaire, c’est une hiérarchie. Il y a au moins trois niveaux : Homme. Femme, vraie Femme, femme respectable. Et rien.

Là, on peut commencer à remarquer un truc. C’est que, la féminité est un club très select : une grande partie des victimes de la culture du viol, si vous voulez, est en-dessous de ça ; on refuse même stratégiquement le pass à beaucoup de femmes cis. Si vous avez votre carte au club, vous gagnez le droit de réclamer un statut de victime, un besoin d’être protégée ; vous gagnez le droit d’être considérée avec un bribe d’humanité, tant que vous remplissez gentiment votre rôle de femme attentionnée, de mère nourricière et d’objet sexuel. Cette place au club très select des vraies femmes, des bonnes femmes, elle permet de passer un pacte avec le patriarcat, avec la nation, un pacte bien précaire, mais un pacte qui permet d’acquérir une petite part de respect, en marchant sur les cadavres de toutes les autres.

Bienvenue au club.


2. Les femmes de droite.

a. Les anti-trans.

(Extrait)

Il y a une épidémie de transgenrisme qui se prépare. Cette épidémie menace notre mode de vie, mais surtout nos femmes et nos enfants. La maladie se transmet par contagion ; un gosse trans dans la même classe, la même école, le même cours de karaté, et votre enfant risque lui aussi d’être infecté. Nos belles jeunes filles subissent des mutilations irréversibles, que je ne peux même pas vous décrire. Et, ça ne concerne pas que nos gentilles têtes blondes : Des mâles transidentifiés préparent le terrain pour envahir chaque espace réservé aux femmes : les sports féminins, les refuges pour victimes de violences conjugales, même les toilettes, ceci pour y agresser les vraies femelles qui les utilisent - leur simple présence est déjà une agression. Ugh.

Elle est bonne ? Allez. Parfait. Viens on enchaîne.

Ca fait plusieurs années qu’on s’est mis à produire de nouveaux outils contre l’idéologie trans. L’un des plus utiles c’est la ROGD, R O G D, la dysphorie de genre à apparition rapide. C’est une médecin qui a eu l’idée, Lisa Littman, elle explique que, dans son cabinet, elle a vu une phénomène menacer les petits enfants américains : quand ils voient un proche faire un coming out trans, y en a qui se mettent à exprimer un mal-être profond avec leur genre, et ils commencent à vouloir se lancer dans une transition. Iel a découvert qu’être transgenre c’était possible et s’est lancé ! Mais pour Littman cette belle histoire pour gauchiasse elle cache une face sombre : ces gosses se font embarquer dans une mode. Au bout de quelques années, quelques mois parfois, ils regrettent leurs décisions, et à ce moment-là c’est trop tard, les hormones auront eu des effets irréversibles. (répétant son texte) La maladie se transmet par contagion ; un gosse trans dans la même classe, la même école, et votre enfant risque lui aussi d’être infecté. (rires) Ils sont dans nos campagnes
Bon, alors en vrai, si tu fouilles, Littman elle a juste fait passer un questionnaire à des parents anti-trans qu’elle a rencontrés en ligne. En vrai, les taux de regret chez les enfants trans sont extrêmement bas, et puis, les gosses on leur prescrit que des bloqueurs de puberté, donc tous les effets sont réversibles si à un moment ils arrêtent, même niveau fertilité. Et, bon, le truc de la mode c’est des conneries, vu ce que le gosse se prend comme harcèlement derrière. (sourire) Le journal qui a publié l’article l’a même retiré pour son absence de rigueur, et, depuis 6 ans, Littman n’a fait aucune étude clinique pour valider son truc. Mais c’est pas grave, on continue de parler de la ROGD partout, dans les journaux, sur les plateaux télé.

Tu vois, ça c’est parce que, de notre côté, ce qui compte, c’est pas la réalité. C’est les histoires qu’on raconte. L’histoire d’un infection, d’une gangrène.

Attends, un autre exemple. Toute l’histoire des toilettes, tu sais ce qu’on répète tout le temps sur la Trans qui rôde dans les toilettes des Femmes et qui seraient un danger, tu vois ? Bon, en vrai, la pauvre trans elle se fait emmerder quand elle va dans les toilettes des hommes, et quand elle va chez les femmes elle baisse la tête de peur de se faire hurler dessus, y a même des études qui prouvent qu’elles ne sont pas un danger. Mais elles ont pas besoin de faire quoi que ce soit pour être coupable. L’histoire, elle ne parle même pas d’agression. Y avait deux universitaires wokes qui disaient ça avec des jolis mots : “les féminités trans comme cis sont ici rendues de façon hautement idéologique : les trans comme un exemple de comportement individuel qui est perverti et déviant, et les cis comme un état ontologique dont la normativité dérive du fait qu’elle est purement naturelle”. Ce qui parle aux gens, c’est quelque chose que tout le monde sait déjà : le comportement d’une femme trans, d’un homme qui se voit femme, qui s’habille et se maquille en femme, c’est le comportement d’un déviant, d’un pervers, c’est dégoutant, on a raison de lui crier dessus. Mais en face, ça rappelle autre chose aux femmes : c’est qu’elles, elles sont normales, elles sont normales parce qu’elles sont naturelles. Elles suivent les règles de la nature. Et ça leur donne le droit d’être protégées. Voire de se protéger.

Le message qui passe, en filigrane, avec ces simples histoires, c’est l’idée que l’existence même des personnes trans, surtout des femmes trans, c’est une menace existentielle pour les vraies femmes. Un vrai gynocide qui se prépare. Ca, c’était une idée de Janice Raymonds, une des premières qui a dénoncé le phénomène trans, elle justifiait ça avec des délires sur les expériences nazies, on peut plus raconter ça aujourd’hui. Mais, bloc par bloc, on peut raconter la même histoire. Non seulement c’est une déviance, et les déviantes sont une menace sexuelle pour les femmes ; mais en plus c’est une épidémie. Si on en laisse une seule exister, nous risquons d’être exterminées. Les trans vont se reproduire partout, les quelques vraies femmes seront laissées à la merci d’hommes en jupe dans les toilettes, et pouf, on n’existe plus. C’est comme ça que, peu à peu, tu fais en sorte que les gens écoutent l’idée qu’il faut exterminer une population. Parfois, ils comprennent même tout seul. D’une, la figure de l’épidémie est indispensable. C’est une épidémie, une gangrène à éliminer. De deux, la crainte d’un génocide inversé, le génocide de ceux qui dominent aujourd’hui. C’est eux ou nous. Les personnes trans sont elles même la genèse de l’identité trans, si elles ne font qu’exister en public c’est déjà un risque de contamination, et il faut donc les … limiter. De toutes les façons possibles.

Mais je vais te donner le secret. Ce que tout le monde oublie, c’est qu’on ne fait pas que donner aux gens de la peur. On leur donne du pouvoir. On rappelle aux femmes que, plutôt que de s’allier avec les trans, elles peuvent réclamer leur carte au club des Vraies Femmes. Elles peuvent avoir ce statut de victime, de victime par essence. Et il n’est pas si mal. Vous hurlez sur une trans dans des toilettes : c’est vous, la victime. Vous tentez de faire dégager des femmes trans battues d’abris pour victimes de violences conjugales, vous faites couper les subventions à ces abris, mais tout le monde vous voit vous, comme les victimes.
Y a une jeune athlète, Chelsea Mitchell, qui avait porté plainte contre deux adolescentes trans qui étaient dans la même compétition, elle en a parlé dans tous les journaux du pays en rappelant bien leurs noms et leur visage, elle a été jusqu’à payer un panneau de publicité en face de l’école de l’une de ces ados pour y monter une affiche qui la peignait comme un monstre. (sourire) Et le meilleur, c’est que Chelsea les avait battues à la course. Ce n’était pas juste une question de justice : les deux trans la dégoutaient. Son but, c’était de faire de leur vie un enfer. Et pourtant, c’était elle que tout le monde voyait comme une victime.
Ce qu’on offre aux femmes qui nous rejoignent, ce n’est pas qu’un statut de victime. Vous avez un pouvoir, vous pouvez vous venger contre ces travs qui vous dégoûtent, vous avez un pouvoir sur toutes celles qui sortent un tant soit peu de la norme hétérosexuelle. Tiens-toi bien, sois une gentille fille, et tu auras le droit de te protéger contre ces monstres. De te protéger comme tu l’entends.

Attends, viens, j’ai un autre exemple.

b. Le viol.

Il y a une épidémie de fondamentalisme qui se prépare. Cette épidémie menace notre mode de vie, mais surtout nos femmes et nos enfants. Les musulmans extrémistes sont en train d’envahir notre pays, leur mode de vie rétrograde se répand dans notre société par contagion ; ils agressent et tuent déjà nos pauvres femmes, et (confidence) ils seraient sur le point de prendre le pouvoir pour imposer une dictature religieuse. L’extrémisme islamique s’infiltre partout, jusque dans nos écoles, en y envoyant ses femmes voilées - la simple vue d’une femme voilée c’est une agression.
Tu vois le truc ? Mêmes peurs de la contagion, de l’attaque soudaine contre nos femmes. On compare souvent les mouvements anti-trans aux paniques morales homophobes dans les années 90. Aaah, il y a une lesbienne dans mon vestiaire ! Pourtant, l’islamophobie qu’on répand un peu partout, de CNews jusqu’au gouvernement, c’est un parallèle beaucoup plus proche.
C’est le même discours derrière. Mais surtout, comme les paniques anti-trans l’ont fait en Angleterre, la théorie “paranoïaque” et “complotiste” de l’islamo-gauchisme elle nous a aidé à réunir le spectre politique de l’extrême-droite jusqu’au Parti Socialiste. On a réussi à faire s’abattre l’accusation sur chaque personnalité osant évoquer l’idée de violences policières ou de génocide à Gaza.

(regard caméra) Et, ces histoires, elles vous semblent peut-être révoltantes, à vous qui avez l’œil et l’esprit aiguisé : vous démasquez immédiatement les mensonges de ceux qui sèment la haine et la division. Pourtant, avouez-le, à chaque fois que vous les entendez, elles vous ont arraché un petit frisson. Votre cortex, la part du cerveau qui prend du recul, qui analyse, il identifie calmement le mensonge ; mais votre amygdale, le lieu des instincts et de la survie, le bout de matière grise qui prend le contrôle quand vous avez un couteau sous la gorge, votre amygdale elle reconnaît tout de suite le viol, et le viol et la panique du viol et l’instinct de survie ils vous prennent la gorge. Parce que votre inconscient il sait à quoi ressemble un viol, votre inconscient il est saturé d’images de viol qu’on nous a plantées partout, il est saturé d’images de viol et à chaque fois c’est la même image. (claquement de doigts, noir & blanc)
Le viol, vous l’avez vu au cinéma, c’est dans une nuit froide, au fond d’une ruelle sombre ; le viol, c’est un inconnu qui vous suit, qui n’échange pas un mot, et qui se jette en un instant sur vous ; même dans les représentations fantastiques, le viol, c’est pas juste une violation du consentement, c’est un être étranger, un être Autre qui s’introduit dans nos corps, qui envahit notre intérieur. Ca marche comme ça dans les films d’horreur, être mise enceinte par un démon c’est un classique inauguré par Rosemary’s Baby ou The Brood, et même dans la science-fiction, par des extraterrestres comme dans Alien. Comme l’explique Lisa Nakamura, justement, dans Alien, c’est “l’intégrité du corps américain [qui] est menacée sur deux fronts, l’anti-humain (l’alien) et l’humain-en-apparence (le cyborg)”. Alien ne dénonce pas “l’horreur du viol” : il ravive une angoisse très précise, où on est violé parce que le capitalisme nous a envoyé trop loin, dans des terres barbares et dangereuses, où le bon corps américain a été corrompu. Peur de l’infection, de la contagion, de l’élimination de tout ce qui est américain. On est violé par des étrangers dangereux, on ne se viole pas entre nous.

Ainsi, toutes nos représentations du viol, au cinéma, dans les livres, les pages faits divers de journaux, construisent une image très précise de ce qu’est le viol : le viol ce n’est pas une question de consentement ou non, le viol c’est la relation sexuelle avec quelqu’un qui n’est pas des nôtres, une relation qui est forcément un viol puisqu’elle ne peut pas être consentie. Tant pis que 91 % des viols soient commis par des proches, que 99 % restent impunis : on ne se soucie plus de tous les viols qui restent cachés, on pense au viol comme d’une question d’insécurité, un feeling qu’on a dans la rue quand on voit des gens bizarres.
L’utilisation raciste de cette idée est assez évidente, vous voyez l’extrême-droite qui amplifie chaque agression par un non-blanc, vous connaissez peut-être les collectifs féministes identitaires et racistes comme Némesis. Mais c’est déjà ce que fait notre gouvernement : en 2020, Marlène Schiappa passe ministre déléguée de la Citoyenneté et se place à la tête d’une lutte contre le “séparatisme”,

pour décrire la politique de Marlène Schiappa, sous le premier mandat de Macron, stigmatisant sans cesse les populations “des quartiers” pour tout le mal qui arrivait aux femmes, ignorant toutes les dénonciations de féminicides, de violences, tous les retours des grandes associations, la sociologue Kaoutar Harchi avait du forger le terme fémonationalisme.
Mais c’est aussi une utilisation normative sur la sexualité : les sexualités non hétéros sont soit invisibilisées (on pense aux sexualités lesbiennes), considérées comme déviantes, intrinsèquement violentes. La sexualité gay est terrifiante, tandis que les trans sont une menace prédatrice pour vraies femmes. En face, la loi considérait encore il y a peu encore qu’il ne pouvait pas y avoir de viol conjugal, et les gens ont toujours du mal à s’imaginer qu’il puisse y en avoir. Il ne peut pas y avoir de viol entre Français, il ne peut pas y avoir de viol dans un bon couple hétéro, il ne peut pas y avoir de viol entre nous, puisqu’on est entre nous, entre semblables, une même grande famille, la relation est forcément consentie. Au pire, quand certains penseurs admettent qu’il y a des viols entre nous, ce sont des errements individuels, œuvre d’un détraqué isolé, pas comme chez les autres où le viol est une culture.
Ainsi, l’extrême-droite, et les fémonationalistes jusqu’à Macron, déclarent d’un côté qu’ils sont farouchement contre le viol, ils déclarent parfois qu’il faudrait mettre à mort tous les violeurs et les pédophiles, mais de l’autre côté ils minimisent, voire nient toutes les agressions sexuelles qui sont commis par des bons Français. Ils ne mentent pas : ils ont juste une définition différente du viol. Le viol n’est plus une question de consentement ou de violence : il sert à tracer la limite entre l’intérieur du groupe et ce qui lui est extérieur, l’Autre, l’étranger. A présenter comme une menace sexuelle tout ce qui sort de l’hétérosexualité, de la cissexualité et de la blanchité.

On nous dit que c’est un hasard. Des angoisses naturelles qui ressortent. Pourtant, le but se dessine très rapidement. Les seules vraies femmes, les seules femmes naturelles, qui peuvent être victimes, et se protéger, ce sont les femmes cisgenres, hétérosexuelles, et bien françaises. Le but, c’est ce sentiment que, pour se protéger du viol, il faut protéger le corps national français de l’invasion. Et pour protéger la Nation … Il faut se reproduire.

c. Nous et les Autres.

Dans la pensée fasciste, notre civilisation est constamment sous l’assaut de “cultures” (ou de races) inférieures qui veulent la détruire. Alors il faut les écraser, elles. Mais, se protéger ça veut aussi dire faire perdurer notre civilisation, faire des enfants à nous, à qui on transmet notre patrimoine génét- euh, culturel. Il faut aussi une civilisation forte, et pour cela, il faut qu’Homme et Femme suivent leur rôle naturel pour procréer. Il faut une virilité forte, il faut une féminité maternelle, il faut des rôles genrés stricts. Notez bien qu’il n’y a pas d’équivalent : les hommes peuvent être tout, travailleurs, guerriers, chefs, savants, artistes, la virilité est glorieuse ; la féminité, elle, est détestable, elle est vile, artificielle, elle tente les hommes et les fait dévier, et la seule chose qui peut lui donner la moindre valeur, c’est son utilité biologique, c’est d’être mère. La bonne féminité est impuissance, elle est pénétrabilité, elle est sous contrôle. Et imposer ces rôles, contrôler la féminité, est le plus urgent, même pour défendre les femmes, puisque qu’il faut être fort contre la menace extérieure.

Ainsi, il faut aussi purger tout ce qui affaiblit la civilisation de l’intérieur. Tout ce qui éloigne hommes et femmes de leur rôle naturel, concret. Tout ce qui éloigne les femmes de la maternité - lesbianisme, transmasculinités, prostitution - et tout ce qui tire les hommes vers l’horrible féminité - homosexualité, transféminités, passivité. C’est précisément pour cela que les nazis ont exterminé juifs, mais aussi homosexuels et transsexuels.

Joni Alizah Cohen souligne d’ailleurs comme l’antisémitisme nazi et néo-nazi d’un côté, et la transmisogynie de l’autre suivent des logiques extrêmement similaires. Pour les nazis, les Juifs étaient dans le monde de l’abstraction, qui parasitait la vie concrète et naturelle des gens : ils étaient le monde de la finance, de la spéculation, qui volaient l’argent aux gens qui faisaient du concret : les bons et gentils travailleurs, et les bons et gentils patrons. (Les patrons ils prennent une part de l’argent des travailleurs, mais ça va parce qu’eux ils sont blancs). En face, les anti-trans le répètent tout le temps : une vraie femme, c’est une femelle, avec son système reproducteur, et “la femme trans est une femme sans le fond biologique, concret de la féminité”. Ainsi, la femme trans est un être purement artificiel, “elle est tout ce qui est détestable dans la féminité […] sans aucun des intérêts biologiques pour compenser”. Et, pour les droitards en croisade contre “l’idéologie de genre” dès qu’on parle d’homosexualité et de transidentité, le “genre” c’est ce côté abstrait, l’idée qu’on peut faire n’importe quoi avec ce genre. Il menace d’effacer le sexe biologique, ce qu’il y a de bon, de concret, puisqu’il sert à faire des enfants, et à dire aux femmes de rester s’occuper d’eux à la maison. Ils reprennent la logique nazie de dénoncer l’abstraction et de l’éradiquer.
Même parmi les alliés pro-trans, certains suivent cette croyance qu’il y a le genre, ce qu’il y a de “culturel” d’un côté, et le sexe, le côté “biologique” de l’autre. Mais il n’y a pas de sexe concret, biologique derrière le genre. Rien, biologiquement ne dit qu’une femelle doit porter des enfants, être cloîtrée h24 pour s’occuper de gosses ou qu’elle ne doit pas s’injecter à peine quelques millilitres de testostérone chaque semaine. Quand certains pensent qu’il faut suivre les rôles biologiques “naturels”, c’est toujours parce qu’il faut protéger la civilisation d’une menace barbare en faisant des bébés. Ce n’est pas un hasard que crainte anti-trans et islamophobes montent ensemble : elles vont main dans la main. Les bonnes femmes, les vraies femmes, pour eux, ce sont celles qui font des enfants pour reproduire la Nation contre toutes les menaces qui couvent. Ce sont celles qui font des enfants pour reproduire la race blanche. “Tout comme les Juifs « sans racines, cosmopolites » représentent l’abstraction en n’étant enracinés dans aucune nation, les personnes trans font preuve d’un déracinement cosmopolite vis-à-vis du genre/sexe. Elle est un produit de la culture si abstraite et si malade, à leurs yeux, que cela encourage activement la corruption de la pureté du sexe biologique et la destruction des rôles genrés si essentiels dans la bataille pour la domination raciale.”

Attention. Je ne dis pas que les craintes anti-trans et islamophobes exprimées un peu partout dans le spectre politique parce qu’ils sont un peu naïfs sont récupérées par la vicieuse extrême-droite fasciste. Ce que je suis en train de dire, c’est que ces craintes sont déjà fascistes, à droite comme à gauche. Bien sur, aujourd’hui, tout le monde, de Macron jusqu’à (peut-être) Bardella dénoncerait ces discours comme racistes, inacceptables. Pourtant, ils les répètent, en remplaçant juste “race” par “civilisation”. On se met à haïr les cultures arabes “inférieures”, “barbares”. On parle de grand remplacement sur les plateaux télé. On demande un “réarmement démographique”. On démonise tous ceux en interne qui pourraient affaiblir nos rôles genrés, on les peint comme des déviants. On les accuse maintenant d’être des “islamo-gauchistes” : on accuse directement les militants trans, LGBT, féministes d’être les alliés secrets des “barbares”, pour affaiblir la Nation et la préparer à l’invasion. On commence littéralement à être décrit comme l’ennemi intérieur qui complote à affaiblir la nation pour l’invasion barbare. Et ce, par des membres du gouvernement, qui organisent des colloques autour de ça.

Ca peut sembler vertigineux de voir qu’un champ aussi large du spectre politique, de l’extrême-droite jusqu’à la gauche radicale, peut être réceptive à ce genre d’idées au contenu presque ouvertement fasciste. Ca ne devrait pas. Parce que tout le spectre politique est attaché à au mythe de la Nation.
La Nation, c’est le mythe qu’on forme une culture unie, à l’avant-garde du progrès et de la civilisation. Ca, c’est juste une formulation plus élégante de l’idée que la race blanche est supérieure ; et elle est encore répandue partout, elle est toujours à l’oeuvre, concrètement, dans la politique coloniale imposée aux “départements d’outre-mer”, dans la dépendance entretenue de la “Françafrique”, dans la politique interventionniste dans monde arabe, qu’on parle de Sarko, Hollande ou Macron. Elle permet, chez nous, de créer des travailleurs qui n’ont presque pas de moyens ou de droit, les immigrés, les sans-papiers. Elle permet aussi de faire taire les revendications antiracistes, féministes : ici, on est civilisés, on ne se fait pas de ça entre nous.
La Nation, c’est le mythe qu’il faut se battre pour faire survivre cette civilisation, sans quoi elle va se faire engloutir. Elle permet de mettre les travailleurs au pas : vous, qui travaillez, êtes des bons citoyens, qui font tourner le pays, contre les autres qui râlent ou qui ne sont rien. Elle permet de mettre les familles au pas. Après tout, l’idée qu’il faut reproduire la race blanche avec des rôles genrés stricts, c’est une autre façon de formuler un des rouages essentiels du capitalisme : on a besoin de produire plus de travailleurs pour faire plus de profit, et la façon la moins chère de faire ça, c’est la famille nucléaire. Un papa, une maman, une maman qui fournira gratuitement une grande partie du travail domestique, du ménage à l’éducation des enfants, c’est le plus simple. En face, l’idée que les femmes qui ne sont pas bonnes à enfanter, putes, trans, moches, n’ont aucune valeur, elle est répandue partout, elle régit la vie de toutes les femmes aujourd’hui encore. La féminité est détestable, seuls ses intérêts biologiques la compensent. Toutes ces idées qui nous semblent si naturelles se sont stabilisées il y a environ deux siècles : ce sont les expressions du capitalisme dans nos démocraties libérales et du mythe de la Nation qui l’a accompagné.

La Nation, c’est LE mythe fasciste, mais c’est aussi un mythe essentiel pour le capitalisme en général. Les centristes peuvent sembler moins attachés à cette idée, mais, au final, c’est un mythe très pratique pour mettre de l’ordre. Ils l’utilisent toujours, contre l’immigration, les quartiers ; et quand ils voient que le rêve de l’entrepreneur et de la start-up nation ne prend plus, ils se rabattront toujours sur un nationalisme plus radical avant de faire le moindre pas à gauche.
Les mouvements anti-trans ne sont pas juste une façon de ramener des gens un peu perdus vers des sphères d’extrême-droite où ils entendront ensuite des discours plus radicaux : c’est déjà une façon de réveiller chez eux des angoisses sexuelles, hygiénistes, fascistes. Ils sont une des voies par lesquelles les politiques réinsufflent de la vie dans une vision radicalisée de la Nation, dans un dernier espoir de stopper les mouvements d’émancipation. Une vision basée sur la peur d’un ennemi extérieur, sur le besoin d’éliminer toute faiblesse, toute féminité intérieure. Ils sont profondément liés avec la montée en flèche de l’islamophobie et la radicalisation de nos états.

Ils sont un élément central de la montée vers le fascisme.

d. Le féminisme.

Le féminisme est une arme contre ces rhétoriques fascistes. En tout cas, il devrait l’être. 91 % des viols sont commis par des proches. On se viole entre nous. On se viole surtout entre nous. Nos hommes nous violent. Et on le savait déjà dans les années 70. Les féministes ont montré comme le viol était bien ancré dans notre culture, pas moins que dans les cultures “inférieures”, qu’il était partout dans les grands classiques de notre littérature et de notre cinéma. Elles ont démontré comment le viol et l’oppression sexuelle donnait forme à la vie de toutes les femmes, ici. La menace du viol pèse sur chacun de nos mouvements, de nos façons de s’habiller à nos choix de vie, de relations. On sait que c’est une punition qui peut nous attendre à tout moment, les hommes nous rappellent sans cesse que la menace plane à travers des remarques, des insultes, des gestes. On a déjà en tête à quel point c’est dur de prouver à un putain de flic qu’on a été violée, à quel point être violée est une marque de honte, une marque qui ne se déplacera pas sur l’agresseur même s’il est reconnu par la justice. Être féministe, c’est réaliser que les hommes manipulent l’image qu’on se fait du viol. Et ce, pour défendre leur droit à eux, de continuer de nous violer.
Et, en poussant l’analyse jusqu’au bout, les féministes ont été poussées à des conclusions politiques graves. Entre 80 et 95 % des agressions sexuelles ne sont jamais rapportées à la justice, et, parmi celles-ci, 90 % ne mèneront pas à une condamnation, souvent même pas à un procès. Parmi les condamnés, les personnes racisées sont ultra-surreprésentées, alors qu’elles ne sont qu’une part infime des violeurs à la base. Parce que c’est cette histoire-là qui ressemble à un viol. Notre société, notre système judiciaire, tous deux marchent sur cette image du viol comme une limite entre nous et les Etrangers, et par leur action, renforcent cette limite dans notre imaginaire plutôt que de faire quoi que ce soit contre le viol. Être féministe, c’est réaliser que l’état laisse faire le viol, qu’il se sert juste de la lutte contre le viol pour raviver le mythe de la Nation qui est à l’avant de la civilisation, qui nous protège du viol. Être féministe, c’est réaliser que ce mythe de la Nation, qui est sans cesse assiégée par les barbares qu’il faut protéger, de la Nation qu’il faut reproduire, c’est un mythe pour nous faire rentrer dans notre petit rôle de femme, qui se tait quand elle est violée. C’est réaliser qu’il faut renverser l’état-nation parce qu’un de ses pilliers c’est le viol et le contrôle du corps des femmes.

Seulement, réaliser ça, c’est dur à faire. Et c’est dur à tenir.

Les féministes ont prouvé tout ça, mais les féministes ont aussi serré chaleureusement la main de l’extrême-droite, les féministes ont participé à la déshumanisation, à l’incitation à la haine, à l’élimination des personnes trans, particulièrement des femmes.
Et ça n’a rien d’une nouveauté. Beaucoup de mouvements féministes se sont tournés vers le racisme, vers le fascisme. Les suffragettes américaines se voyaient majoritairement en compétition avec les mouvements de droits civiques noirs pour avoir les droits en premières, et traitèrent les mouvements antiracistes, y compris les mouvements de femmes noires, comme une concurrence. Quand elles obtinrent le droit de vote, beaucoup de grandes figures du mouvements se tournèrent vers des groupes suprémacistes, voulant se protéger de la “barbarie” des populations noires. Pendant la seconde vague féministe, des débats faisaient rage parmi les lesbiennes séparatistes sur la question de la colonisation de la Palestine par Israël : certaines soutenaient de vive voix cette colonisation, pour des raisons ouvertement suprémacistes. Il fallait écraser les barbares. La transphobie était déjà bien présente aussi à l’époque. Les féministes qui se retrouvent main dans la main avec les fachos conservateurs aujourd’hui n’ont rien d’une anomalie de l’histoire.
“Elles sont folles avec leur obsession pour les personnes trans” Non, elles ne sont pas folles, et dans leur obsession virulente contre les noirs, les arabes, les lesbiennes, les trans, ces femmes trouvent, aussi, une certaine sérénité. Oui, elles acceptent un certain niveau de violence, d’oppression, qui semble pouvoir être limité, comme le disait Dworkin. Mais cette obsession vient aussi régénérer une foi dans l’état-nation, dans l’état des choses, dans une politique conservatrice. Tout va bien, en fait. L’état défend les femmes. Merci Daddy. Mais, surtout, ces glissements vers l’extrême-droite se faisaient dans les termes du féminisme. Les femmes sont des victimes par essence, des proies naturelles, et méritent un espace protégé du prédateur tout aussi naturel, les hommes ; comme les blancs méritent un espace protégé du prédateur noir, les juifs des arabes. C’est cette politique de la victime innée face au prédateur inné qui se transmet si bien au fascisme, parce que c’est déjà le rôle qu’il donne au femme. Et, au fond, bien des féministes haïssent toujours autant la féminité. Comment est-ce que quelqu’un peut vouloir choisir d’être une femme ? Ce set de règles construit par le patriarcat ? Cette féminité artificielle, dégoutante, fausse ? Nous sommes les vraies femmes, celles à qui on a imposé ces règles, celles qui sont les victimes : elles, elles sont … en-dessous. A chaque fois, les femmes de droite utilisent précisément cette position de victime pour gagner un pouvoir : elles ne sont plus en bas de l’échelle, elles peuvent écraser les femmes fausses, les populations Autres, en-dessous.

Ce qui fait encore le plus mal, c’est que même à gauche, même dans certaines analyses transféministes, on accorde encore aujourd’hui à ces femmes le statut de victimes absolues. Beaucoup nous expliquent que ces pauvres mères anti-trans ont juste été trompées par l’extrême-droite. Même quand ces femmes nous couvrent d’insultes, plongent vers le fascisme par haine envers nous, et se battent pour notre éradication, elles ne sont que de pauvres âmes manipulées.
Non. Elles sont complices de leur propre oppression. Mais, aussi, elles y gagnent. Elles y gagnent du pouvoir sur nous. Elles aussi peuvent participer à une politique de la mort, de notre mort à toutes.


3. le sang sur les mains.

(Extrait)

Les questions que je me pose, on se les est toujours posées.
On connaissait déjà le problème des transgenres il y a 50 ans. Y a cette affaire qui date de 76, une mère découvre qu’un médecin prescrivait des hormones féminisantes à son pauvre enfant et elle porte plainte contre lui. Âgée de seize ans le gosse, et qui passait ses journées à faire le trottoir à Marseille. Quelle honte pour cette pauvre dame. Elle craint que ce soit tout un réseau de docteurs qui pousse de jeunes garçons vers la transsexualité et la prostitution, et elle a le courage de porter cette affaire dans les journaux. Mettre en lumière ce danger pour toutes les mères. Quelle douleur de perdre un enfant, et en plus de ça elle affronte la violence de l’arène médiatique.
Croyez-moi, les journaux n’ont pas perdu une seconde pour tout déballer de sa vie privée. Ils découvrent que l’enfant était placée en foyer et commencent à enchaîner les pires spéculations. Pourquoi était-elle en foyer ? Est-ce qu’elle avait été rejetée, battue par sa mère ? Peut-être que si elle s’était tournée vers la prostitution, c’était à cause du rejet de ses parents, à cause de la situation d’extrême précarité dans laquelle ça l’avait plongée ? Ils lui reprochaient, encore et encore, les errances de son enfant. Mais c’était pas à elle de … c’était pas sa faute. Elle avait pas à (dégout) gérer ça.

(reprend sa contenance) Je fais partie d’un groupe de parents, Ypomoni. Nous militons pour interdire la transition des mineurs, par souci pour nos enfants. Et on a eu le droit aux mêmes attaques. L’année dernière, Mediapart nous avait “infiltré”. Ils avaient révélé des messages parfois personnels que des parents, que des mères pensaient échanger sur un espace privé et safe. Oui, certaines retardaient les démarches de leurs enfants, cachaient leurs papiers d’identité, poursuivaient leurs docteurs. Oui, certaines leur coupaient les réseaux sociaux, parfois appelaient leur enfant “machin”. Oui, certains … beaucoup voulaient interdire toutes les (dégout) transitions, même d’adultes. Mais ce sont des messages de parents qui souffrent.

Vous savez … peu de gens comprennent comme c’est dur d’être mère. On essuie les reproches et les comparaisons les plus horribles. Tenez, on nous renvoie toujours à l’histoire de cette gosse, Leelah … Acorn, elle s’est suicidée, elle avait 17 ans, ça avait fait un boucan pas possible. C’était la faute de ses parents, ils l’avaient empêchée de transitionner, l’avaient isolée de tous ses amis pendant des mois. On leur reproche d’avoir tué leur fille. On nous reproche la même chose. Vous isolez votre enfant, vous l’empêchez de vivre, c’est de la maltraitance. Vous voulez empêcher toutes les transitions, et c’est criminel. Vous ne voyez pas que les tentatives de suicide des gosses trans ont explosé de 61 % dans les états qui ont banni les transitions de mineurs ? Vous ne voyez pas que des enfants vont mourir ? Mais ce n’est pas à nous de gérer leurs errances. Imaginez votre progéniture devenir aussi … différente de vous. Imaginez la douleur de devoir l’abandonner. Bien sur, qu’on le voit. Bien sur, qu’il y a des gosses qui vont mourir. Bien sur qu’au fond, on sait qu’on tuera certains de nos enfants. Mais vous avez pensé à quel point c’est dur pour nous de devoir le faire ?
On a souvent du mal à croire que les parents anti-trans puissent être cruels. Ils ne doivent pas savoir. Ils ne doivent pas comprendre. On bute sur l’idée que des parents puissent tuer leur enfant. Pourtant, il va falloir s’y faire. Dans notre société, une société de domination adulte, les enfants ne sont pas considérées comme des personnes à part entières, mais une propriété de leurs parents. Ils sont un objet, un objet d’espoir, un objet de projection, qui doit se conformer à des attentes, qu’on maintient, qu’on répare, ou qu’on jette.

La famille est un lieu essentiel pour reproduire et imposer les logiques patriarcales et racistes, les logiques de la Nation. Tu dois pouvoir être normal, tu dois pouvoir être utile à la société, mon fils. Ou tu disparais. Les enfants qui dévient sont mutilés jusqu’à ce qu’ils rentrent dans le rang … ou bien on s’en débarrasse. Les parents savent qu’ils blessent, voire qu’ils tuent leurs gosses … parce qu’il ne leur correspond pas. Parce qu’il les dégoûte. Et ce n’est pas que l’histoire de parents anti-trans lunatiques qui s’associent à l’extrême-droite comme Ypomoni.
Chaque année, au congrès Trans Santé France, mieux connu sous son ancien nom, la SoFECT, des dizaines de médecins, endocrinologues, psychologues, personnes trans et parents se réunissent pour discuter des meilleures façons “d’accompagner les transitions”. L’un des mots d’ordre cette année encore, c’était les “familles à l’épreuve du genre”. Il faut comprendre que la transidentité d’un enfant peut être une épreuve pour les parents, il faut accompagner, parfois retarder, parfois empêcher. On ne se pose pas la question du droit de ces adolescents à disposer de leurs corps, à éviter une puberté cauchemardesque et traumatisante pour beaucoup de personnes trans. On ne se pose jamais la question des violences que peuvent infliger les parents - en fait, avant même qu’elle soit évoquée, on la comprend déjà.

C’est une épreuve. C’est bien normal. C’est un peu dégoutant.

Ce qu’on protège chez les parents, c’est l’idée que les femmes sont à jamais liées à leur système reproducteur. Depuis des décennies, les guidelines de Trans Santé France, pour enfants comme pour adultes, soumettent l’accès aux transitions à d’innombrables obstacles. Elles forcent les personnes trans à attendre des années pour pouvoir commencer un traitement, à devoir répondre encore et encore à des psychiatres, qui iront chercher des détails intimes de notre sexualité pour savoir si on mérite des hormones ou non. Et ils intimident et attaquent tous les médecins qui décident de nous aider. Ce parcours du combattant, il est là pour épargner autant que possible à la société “l’épreuve du genre”, l’épreuve de voir que des “femmes” peuvent sortir de cette assignation, et des “hommes” peuvent y arriver. Certains enfants, et certains adultes vont mourir de l’attente de soin, des violences médicales pour les avoir ou des refus systématiques, ils vont mourir au nom de cette idée. En tant que personne trans, on arrête vite de compter le nombre de fois où on nous a raconté cette histoire de l’oncle retrouvé pendu dans son appart en robe et collants résilles. Et ce n’est pas grave. La médecine est déjà là pour leur donner toutes les justifications, pour expliquer que ces morts sont tristes, mais inévitables. Ces morts sauvent l’idéologie cissexiste, patriarcales, elles la nourrissent, elles sont bonnes, alors la médecine et la justice prévoient déjà leurs justifications, leur effacement poli. Malheureusement, ils n’étaient pas sauvables. Une part d’entre nous est sacrifiées pour nourrir ces idées, et les anti-trans tentent juste de pousser le curseur un peu plus loin, en se logeant dans le contrôle de nos vies déjà organisé par l’appareil médical.

Ce ne sont pas les seules façons dont on sacrifie les personnes trans. Même une fois qu’on a gagné l’accès à la transition, beaucoup en sortent traumatisées, précarisées, beaucoup doivent migrer pour espérer survivre, et se retrouvent souvent dans des situations de travail du sexe. Là, elles doivent faire face à des conditions de travail intenables causées par la pénalisation et la loi de 2016, qui les expose au harcèlement policier, qui les pousse toujours plus dans les périphéries, à des endroits où elles sont encore plus à la merci de potentielles violences masculines.
L’année du début de ma transition, Jessyca Sarmiento est tuée, Mathilde, Laura et Doona Jué se suicident. Commencer sa transition dans un deuil, collectif, ce n’est pas juste la commencer avec une grande tristesse : c’est la commencer avec une perte irrécupérable. Quoi qu’on fasse, quoi que j’accomplisse pour les “droits trans” avec mes grands discours, on les a déjà perdues et on ne les retrouvera jamais. Elles étaient toutes les quatre poussées aux marges de la société par la transphobie, la précarisation de la vie étudiante, les politiques migratoires ou la répression du travail du sexe. Leur mort était organisée politiquement.

Si une chose ressort de chaque partie de cette essai, que ce soit les meurtres trans, l’étude des mouvements anti-trans ou des doctrines médicales, c’est qu’autour des personnes trans se noue une politique de la mort. Une nécropolitique. Nos morts sont organisées politiquement, parce qu’elles sont utiles, parce qu’elles renforcent des idées sur la concordance du sexe biologique, le rôle des femmes et leur pénétrabilité, le besoin de se reproduire pour exister dans la Nation.
Les personnes trans ne sont, bien sur, pas égales face à cette nécropolitique, selon leur sexe, leur couleur de peau, leur situation sociale, leur situation de migration. Et, évidemment, nous ne sommes pas les seules touchées par celle-ci. Comment pourrait-on le prétendre, alors que 10 000 personnes sont mortes en tentant de franchir la Méditérannée pour rejoindre l’Espagne cette année, que le gouvernement français a conditionné le RSA à 15h d’activité par semaine, qu’à Mayotte il a interdit aux sans-papiers d’acheter de la tôle alors que des bidonvilles entiers ont été rasé par le cyclone, et qu’un génocide documenté en direct est en cours. Achille Mbembé avait défini l’idée de nécropolitique en étudiant l’organisation de la vie palestinienne par les autorités israëliennes en 2003, alors que la colonisation israëlienne n’avait pas encore atteint son stade final, le génocide.

Et, je ne mentionne pas tous ces morts pour faire joli. Les étudier réellement, plutôt que d’envoyer nos profondes condoléances et de continuer nos petites théories féministes dans notre coin, nous donnera peut-être la clé pour le problème qu’on trouvait au centre du féminisme.

Au cours de l’été dernier, de nombreux documents ont filtré de la prison de Sde Taiman, à la frontière entre Israël et la bande de Gaza. Ces documents attestaient de conditions de détention et de tortures inhumaines, notamment une utilisation systématique du viol, infligés par des soldats israëliens à des gazaouis, souvent détenus sans aucune preuve d’avoir commis des crimes. Au fur et à mesure des procès militaires qui ont suivi, des mouvements de masse se sont montés dans l’extrême-droite israëlienne en soutien aux soldats violeurs, au point que les débats autour de ces viols ont déchiré le parlement israëlien, ont provoqué des émeutes violentes contre des bases militaires - certains commentateurs parlaient même d’un vacillement du régime. Le droit des soldats israëliens à violer des prisonniers palestiniens a failli faire exploser Israël.
Les colonisés sont systématiquement féminisés. Ils sont désignés comme intrinsèquement pénétrables, violables, et, comme le montre l’ampleur de la défense des viols de Sde Taiman, c’est une des façons majeures dont on leur enlève toute humanité aux yeux du grand public, elle est essentielle pour le régime. La féminisation des colonisés renforce en miroir les normes de genre dans la société coloniale : quand le fait de pénétrer quelqu’un est défendu par la moitié du corps politique du pays comme une arme d’humiliation et de destruction légitime, l’effet que ça aura pour les femmes du pays, dont le rôle sexuel “normal” est d’être pénétrée par un homme, est évident : leur place sera encore plus celle de l’humilitation et du néant. Pourtant, l’urgence, pour défendre les femmes, ça reste d’écraser l’Autre, en utilisant le sexe comme une arme, et de rigidifier la société ici, pour faire des enfants et construire un “futur”. La violence sexuelle et la rigidification du contrôle des femmes sont centrales dans la diffusion de l’idéologie fasciste.

J’avais volontairement laissé de côté un point central du texte d’Emma Heaney que j’ai évoqué en première partie. C’est que, “des gens sans vagin sont vulnérables au viol, et ce disproportionnellement”. Depuis longtemps, dans les faits, une grande partie des personnes féminisées, définies par leur pénétrabilité, n’ont pas de vagin, et ne sont même pas des femmes. Les enfants, les personnes racisées, les personnes en position subordonnée au travail, les hommes trans dont on a révélé qu’ils sont trans. Elle revient sur la façon dont, jusqu’au 19ème siècle, les esclaves, hommes comme femmes, étaient violés de façon routinière. Ce n’était pas pour dire que “les esclaves étaient violés parce que l’esclavage les positionnaient comme des femmes. Une telle affirmation préserverait une distinction entre “femme” et “esclave”, naturalisant la féminité comme une blanchité […]. Plutôt, l’idéologie de la différence sexuelle qui remplit le féminin de - en fait, définit le féminin comme - impuissance se reproduit à travers l’abus et l’agression sexuelle [d’esclaves, ou encore] d’enfants. Elle peut opérer comme une tactique de racialisation”.
La féminisation est un processus, par lesquels on définit certains corps comme pénétrables, violables, impuissants, tuables. Et l’élément fondateur de ce processus, c’est le viol. Toute personne violée est définie comme honteuse, impuissante, et son viol renforce en même temps l’idée que femme = pénétrable = violable = néant. C’est une arme pour nous faire oublier toutes les vies que le patriarcat, le capitalisme, le colonialisme prennent.

Beaucoup de mouvements féministes se sont construits, parfois avec des volontés révolutionnaires, anti-capitalistes sincères, opposées au “féminin sacré”, mais sans questionner l’idée que le féminin, comme impuissance imposée par le patriarcat, n’a été imposée qu’aux femmes. Or c’est, précisément, l’idée à laquelle le patriarcat veut nous faire croire : que le féminin, l’impuissance est liée intrinsèquement aux femmes, que les femmes sont par essence victimes. Seulement, c’est une couverture facile pour toute la féminisation que peuvent imposer des femmes blanches, cis, à des subalternes : c’est pour ça que cette idéologie féministe a pu si facilement, on l’a vu, servir de base commune avec la xénophobie, la transphobie et le fascisme, vers lesquelles tant de groupes féministes ont glissé si facilement, sans même voir de contradiction avec leurs bases théoriques.

Il ne faut pas jeter tout l’héritage féministe radical, mais il faut voir qu’il avait manqué ça.

Pour construire une politique féministe, même pour libérer les femmes cis blanches hétéros, il faut réaliser que la féminisation est un processus. On devient femmes. On a besoin de se nommer femmes, de décrire ce qu’on nous fait en tant que femmes. Mais le processus qui ne s’a pplique pas qu’aux “femmes”. Pour construire une politique contre la transphobie, il faut voir que la féminisation est un processus, dont les hommes trans peuvent s’extraire, même s’ils y sont sans cesse, avec violence, rappelés ; et que les femmes trans subissent, pour avoir choisi d’aller vers le féminin. Il faut voir que les femmes trans sont bel et bien considérées, faites des femmes, que nous connaissons le viol, la menace du viol, la peur quotidienne qui guide nos façons de nous habiller, de parler, de bouger, de nous déplacer dans l’espace à chaque instant. Mais il faut aussi garder en tête que, bien d’autres que nous sont faites femmes. Que la féminisation est une tactique, une arme de l’état-Nation pour se renforcer, qui est toujours utilisée bien au-delà d’un “nous”.
On a souvent l’impression d’être hermétique à ça dans les milieux queers, pourtant je vois des gens réinventer cette distinction fixe tous les 4 matins. Récemment, on voit partout l’alliance FLINTA (femmes, lesbiennes, intersexes, non-binaires, trans, agenre) : elle est décrite avec grandiloquence comme la nouvelle “alliance” qui regroupe enfin toutes les victimes du patriarcat. Elle est même parfois décrite comme un groupe où les violences sexuelles ne sont pas structurelles. Encore une fois, on invente une politique de la pureté, qui cache autant le fait que, au sein du groupe, le viol continue d’être présent, et de créer des distinctions qui reproduisent la Nation ; que celui que le viol s’abat sur des gens en-dehors. C’est gênant de lire ça alors que le viol systématique de colonisés est au centre de l’attention mondiale.

Etrangement, chez les femmes trans, on est toujours dubitatives de ces grandes “alliances”. On sait qu’on sera les premières jetées à la poubelle du dernier visage de la solidarité AFAB. Bien sur, ce n’est pas pour minimiser que certaines de mes sœurs défendent des politiques similaires. Mais, beaucoup plus souvent, je croise la conscience que, s’il faut affirmer que nous sommes des femmes victimes du patriarcat, le contour de “femmes” sera toujours flou, qu’une nouvelle alliance des Vraies Femmes ne nous sauvera pas. La conscience que personne n’est jamais vraiment une femme, et qu’il faut embrasser la contradiction inhérente au féminisme :

Il faut défendre toutes les femmes. Parce que n’importe qui pourrait, un jour, en devenir une.


Conclu

Bon. C’est une nécessité, morale et politique, de visibiliser les meurtres de personnes trans, pour ne pas les laisser sombrer ni dans l’oubli de la précarité, ni dans l’exemplarité des meurtres violents, ni dans la compassion creuse et nécropolitique des médecins et des élus. Mais, au sein des luttes LGBT, cela fait longtemps que les violences et les meurtres de femmes trans sont devenues une monnaie d’échange, un jeton pour lequel on se dispute. C. Riley-Snorton et Jin Haritaworn racontent l’un de ces cas : en Allemagne, pendant l’été 2009, une vague de mobilisations s’est organisée pour protester contre l’homophobie et la transphobie dans le quartier de Schöneberg, principalement subie par des femmes trans migrantes et travailleuses du sexe.
Les résultats de ces mobilisations ça a été, d’une, le renforcement de la peur des “migrants homophobes”, un racisme à peine déguisé qui n’épargnait pas les femmes trans migrantes. De deux, un renforcement des lois anti-discrimination, des lois dont les travailleuses du sexe en question ne pouvaient absolument pas bénéficier, étant déjà quotidiennement harcelées par la police. De trois, le quartier de Schöneberg s’est gentrifié, touristifié, a été utilisé pour promouvoir l’Allemagne comme un lieu ouvert accueillant pour les personnes LGBT, au fur et à mesure que les populations pauvres et racisées en étaient chassées - et avant tout les travailleuses du sexe trans et migrantes elles-même.

Chacune de ces mesures les poussaient un peu plus en marge de la société, dans un endroit où leur mort serait un peu plus silencieuse. Chacune de ces mesures utilisait leur nom pour des projets qui renforcent les lignes de classe et de race qui nous traversent, permettant à un petit groupe privilégié d’émerger et de profiter de ces avancées, au prix de la marginalisation continuée des groupes trans subalternes. Et je n’y suis pas immunisée parce que moi je suis trans, moi aussi j’ai évoqué toutes ces morts, et moi aussi j’ai une responsabilité.
Face à une politique qui organise la mort, on ne peut pas se contenter de célébrer la vie. Les personnes trans sont heureuses, s’épanouissent, accomplissent des choses magnifiques ; mais une célébration creuse fait oublier que, avec le spectre du fascisme toujours intact, nous vivons toustes dans l’ombre de la mort, et certaines en sont poussées toujours plus à la frontière. Il faut peut-être toustes se penser comme mort-vivantes, se réjouir de nos vies, étudier et se battre contre ces mécanismes qui nous poussent aux confins de la mort. Alors, faisons-le.

Chacune des conséquences des mobilisations berlinoises, la stigmatisation des migrants homophobes, le renforcement des lois anti-discrimination, la gentrification d’un quartier gay qui rayonnait à l’international, renforçait la croyance en la Nation allemande comme un endroit idyllique libéré des haine anti-LGBT, qu’il fallait protéger de la barbarie transphobe extérieure ; et elles renforçaient l’arsenal policier et législatif de l’état allemand pour contrôler nos vies, puisqu’il représente la barrière contre la transphobie. Mais cet arsenal, qui bénéficiera par-ci par-là au plus privilégiées d’entre nous quand on se fera pas non plus insulter de travelos et tabasser par la police, donnera au passage à celle-ci plus de moyens pour réprimer celles qui sont déjà leur cible principale. Sur ces populations subalternes, marginalisées au maximum, pourra s’abattre une violence extrême, une violence qui régénèrera au passage l’idéologie patriarcale, transphobe, cissexiste qui s’abat sur nos toutes, comme on l’a répété tout au long de cette vidéo.
Et, ça, ça n’a rien d’un hasard, d’un bug : on l’a vu tout au long de la seconde partie, nos états-nations capitalistes sont fondés sur une politique nataliste, sur le besoin de se reproduire entre Français, entre Allemands, entre Américains, pour reproduire la Nation, pour reproduire le Peuple. La famille cis hétéro nucléaire en est le centre, c’est l’endroit où se fait cette reproduction, parce que c’est l’endroit où elle y est biologique, naturelle. Le racisme, l’homophobie, la transphobie, l’assignation des femmes au travail reproductif, ce sont toutes des conséquences directes de cette idéologie suprémaciste qui est au coeur de nos états.

Bien sur, parfois l’état fait des concessions sur l’homophobie ou le racisme, certains LGBT ont le luxe de croire qu’ils font partie de la Nation, et d’acquérir une partie du pouvoir sur ces autress. La Nation est un mythe, c’est un groupe aux contours toujours changeants, qu’on laisse sans cesse être renégociée, tant qu’on ne sort pas de ses logiques essentielles. On parle beaucoup de l’acceptance LGBT en Israël ; mais, si certains - principalement des couples gays propres sur eux - sont acceptés, c’est parce qu’ils forment la petite famille parfaite qui élève des enfants israëliens pour faire vivre la Nation, une nation fondée sur le génocide d’un peuple. Ils font partie et nourrissent une idéologie qui viole et écrase des queers subalternes, et qui ne tardera pas à les recracher eux aussi.
On a vu des personnalités trans comme Olivia Ciappa copiner avec l’extrême-droite ici, sur la base d’un racisme commun envers les “migrants homophobes”. Personne n’a été trop dupe : même si ces copinages achètent quelques mois de paix aux plus privilégiées d’entre nous, on sera toujours les prochains sur leur liste.
Y a pas une catégorie de personnes concernées, les LGBT, les trans, les femmes qui serait magiquement l’opposition parfaite à la nation. En revanche, la logique essentielle du capitalisme et de la Nation elle crache sur les vies de toutes les femmes et de toustes les homos et de toustes les trans, et toujours particulièrement des non-blanches : on ne sera pas libres tant qu’on ne l’aura pas détruite.

Je sais que c’est une approche qui peut sembler caricaturale. Les transphobes, c’est fasciste, les homophobes, c’est fasciste, les droitards, c’est fasciste, les centristes, c’est fasciste, la famille, c’est fasciste, l’état, c’est fasciste, les TERFs, les mouvements anti-trans, c’est des putains de fascistes, au fond tout le monde il est fasciste. Il y a une différence entre les relents anti-trans et putophobes de la gauche PS et au-delà d’un côté, et Marine le Pen de l’autre, et j’étais la première à le savoir à chaque fois que j’ai mis un bulletin dans l’urne en me bouchant le nez parce que ça permettrait peut-être à des sœurs de vivre quelques années de plus.
Mais, si la famille nucléaire, hétérosexuelle, ou peut-être même plus hétéro aujourd’hui, nous semble si naturelle, de toutes les façons dont on peut organiser nos relations, nos façons de faire des enfants et de s’en occuper, si tout ce qui sort de ces logique parce que pédé, trans, gouine, nous semble déviant, anormal, dangereux, c’est parce qu’elles découlent de l’organisation du capitalisme qui demande des travailleurs pas chers, et de l’idéologie suprémaciste de la Nation qui demandent de reproduire la civilisation, biologiquement. C’est l’idéologie qui régit nos sociétés, et dont le fascisme est simplement une version plus ouverte, plus stricte qui est ressuscitée en temps de crise. Et pour renverser une bonne fois pour toutes ce système, il faut combattre l’état et toutes les façons dont il contrôle nos vies.

C’est, plus que tout, une idéologie qui rentre dans notre intimité. On parle souvent des questions féministes et LGBT comme de questions “sociétales”, comme si c’était des simples questions culturelles, de styles de vie on va dire, loin de la vraie politique. Or c’est justement à travers ces questions “sociétales” que le capitalisme répand le mieux son idéologie, en mobilisant les craintes de perte de virilité des hommes, les peurs du viol chez les femmes, la terreur de l’étranger Barbare. Et ces craintes contiennent déjà l’idéologie nataliste et suprémaciste de l’état-Nation lovée au cœur d’elles, on ne peut pas les reprendre en version “de gauche”. Même quand on refuse d’analyser le sexisme ou la LGBTphobie dans les populations subalternes, on refuse des façons riches de défaire l’idéologie de l’état occidental, et d’y forger des mouvements de libération.
La famille est peut-être le lieu central de reproduction de l’idéologie capitaliste, patriarcale, suprémaciste. Et, on ne détruira pas la famille : c’est la famille, déjà, qui détruit les autres en son sein. Il y a déjà beaucoup d’autres façons dont les humains doivent s’organiser, les mères célibataires, les familles queers recomposées, et c’est déjà l’idéologie de la famille, le fait que ces familles-là ne ressemblent pas à La Famille, qui les détruit.

Cela dit, je ne veux pas peindre un tableau trop sombre. L’opposition à l’état guide de plus en plus les mots d’ordre autour desquels se réunit de plus en plus le militantisme trans. Un accès aux hormones, aux chirurgies, aux soins trans libres et gratuites, pour défaire le contrôle des transitions par les médecins, qui retarde, exclut les personnes les plus précaires et minorisées. Un changement d’état civil simplifié et gratuit, qui enlève encore une couche de contrôle de l’état. Une abolition de la loi sur la prostitution de 2016, qui derrière la “pénalisation des clients” continue de précariser les travailleureuses du sexe et de les conduire loin de la ville. La construction de réseaux d’entraide et d’auto-support qui permettront de compenser les violences auxquelles on fait face. Les solidarités, avec les mouvements de travailleurs, féministe, anti-coloniaux, dans un moment de radicalisation de l’état français sur à peu près tout ces sujets en même temps. Et qui, peut-être, en construisant la lutte, nous permettra de faire tomber l’Etat et le Capital pour de vrai.

Il faut cultiver ces mouvements et ces solidarités, pour ancrer dans le temps un mouvement de libération qui touchera ses buts. Il est temps de brûler des trucs.


Merci à toustes d’avoir suivi cette vidéo jusqu’au bout. Un immense merci à toutes les personnes qui m’ont aidée à la faire, ça a été un travail assez énorme, parfois très drôle, souvent aussi éreintant, physiquement, et émotionnellement de plonger dans ces sujets. Merci à Raza, qui a globalement co-réalisé la vidéo, bossé avec moi sur la mise en scène, fait les costumes, les perruques, c’est aussi son travail que vous voyez. Merci à RrrroseAzerty qui a créé une partie de la BO de cette vidéo, quelle dinguerie, n’hésitez pas à faire un don pour son travail. Merci immense à Globtopus de nous avoir prêté un lieu pour la partie un. Merci à Krone d’avoir été assistante, à Hope pour les conseils SFX. Et merci à toustes les soutiens de la chaîne sur Patreon.
Si ça vous a plu, n’hésitez pas à aimer, vous abonner, commenter, partager, parce que ça comptera beaucoup pour moi personnellement, après tout ce taff. Mais, surtout, face à la montée des mouvements anti-trans et la fascisation globale de la France, ce qui comptera pour changer des choses, c’est que vous vous engagiez, dans des orgas militantes, syndicales, politiques. Militez sur des sujets proches de vous, agissez dans vos orgas pour vous rapprocher des organisations trans, et aidez les personnes trans à s’organiser, en donnant aux organisations, au FAST d’Acceptees-T, aux cagnottes partagées sur les réseaux pour qu’on puisse survivre, en nous aidant à trouver des contacts, des locaux, des budgets quand on essaie d’organiser des trucs pour les soeurs, les frères et les adelphes.

Cette vidéo n’aurait pas été possible sans une foulée de personnes qui font un travail énorme de théorisation, de vulgarisation sur les fonctionnements de la transphobie et les mouvements anti-trans. J’ai essayé de faire une bibliographie longue et assez complète disponible en description, et j’ai particulièrement mis en avant des créateurices qui parlent de ces questions-là et les rendent facilement accessibles, sur différents réseaux sociaux, sous forme de blog, et c’est aussi important de les écouter et de visibiliser leur travail, n’hésitez pas à aller regarder ça.

On a longuement évoqué le suicide, et, si vous ressentez des envies suicidaires, parlez-en à des proches, ne restez pas seuls. Vous pouvez aussi contacter le 31 14, numéro national de prévention du suicide, ou le numéro d’écoute de SOS Homophobie, le 01 48 06 42 41. Enfin, plus généralement, si vous êtes à la recherche d’informations au sujet de la transidentité, ou de soutien en tant que personnes trans, rapprochez-vous de groupes d’entraide LGBT, trans proches de chez vous, il y a des groupes locaux un peu partout, des branches de l’OST qui essaiment à travers la France, le centre LGBT local auront surement les informations.

Enfin, avant de clore, j’aimerais revenir sur un point. Dans cette vidéo, j’ai voulu regarder en face l’idéologie transphobe et éliminationniste qui se mettait en place, et qui venait nourrir les nationalismes et les fascismes de chacun de nos pays. C’est un exercice que je pensais nécessaire, indispensable, mais qui un exercice extrêmement dur, que vous soyez une personne trans ou une personne cis, un exercice extrêmement dur pour vous comme pour moi, qui m’a hantée constamment pendant les semaines à rechercher, écrire, tourner, monter cette vidéo.
J’aimerais conclure cette vidéo en vous rappelant que cette vision fasciste, elle n’étouffera jamais complètement la réalité. Aujourd’hui, on peut vivre en tant que personne trans, on peut être heureuse, être entourée, être reconnue. Les hormones ça marche, c’est magique, quelques mois sous oestros et votre visage, vos formes deviennent plus féminines, quelques mois sous T et vous commencez à gagner la barbe, la voix, la forme de visage. On peut vivre une vie à peu près complète en tant que personne ouvertement trans, ou on peut aussi transitionner rapidement, en quelques années, et vivre une vie complète dans notre genre d’arrivée, sans que le fait d’être trans ne soit une marque visible sur notre front à vie. On a construit des réseaux de soutien absolument partout, en France comme dans chaque recoin du monde, et même en régime fasciste ces réseaux de soutien ont continué à exister, à nous permettre d’échanger savoir, matériel et soins. Si je fais cette vidéo, si je participe à ces réseaux de soutien, c’est parce que je veux donner ce que je peux pour ménager un monde ou un peu plus de personnes trans sentent qu’elles ont la place pour exister, parce que je sais qu’une vie passée à repousser, à refouler la transition est une longue accumulations de traumas, de regrets et de terreurs secrètes. Je fais ma toute petite part dans tout ça parce que je crois à la puissance de modifier la façon dont les gens nos traitent, nous perçoivent, de modifier nos corps avec les hormones, les chirurgies, avec tout ce dont vous avez besoin, et pas plus, et pas moins. Vous ne profitez pas d’un privilège en transitionnant, vous ouvrez des nouvelles voies que des gens pourront suivre, et vous pourrez militer pour ouvrir ces voies plus grands. Vive les transitions !

Voilà, c’est vraiment fini. Merci encore d’avoir regardé. Au vu du sujet je voulais attendre avant de parler des dons, mais si vous aimez mon travail et que vous le pouvez, n’hésitez pas à soutenir la chaine sur Patreon pour un don mensuel, ou sur Ko-fi pour un don ponctuel, c’est ce qui me permet de continuer. Prenez soin de vous.